Pour vous souhaiter une belle et heureuse année 2013, je voudrais vous inviter à
« VOIR plus loin »
en vous proposant une réflexion qui permette de développer un esprit d’ouverture sur soi et sur le monde.
Voir ?
Il ne s’agit pas seulement de regarder un objet ou une situation avec les yeux mais de mettre en éveil tous les sens qui sont à notre disposition : la vue mais également l’odorat, l’ouïe, le goût et le toucher. Si nous fermons les yeux, il ne fait aucun doute que nous ressentons les choses, les personnes et la nature qui nous entourent d’une manière toute différente. Nous observons, nous détaillons et nous percevons donc ce que nos yeux seuls ne pourraient pas voir. Mais pour cela, il faut se rendre présent au monde, il faut goûter au silence, il faut faire taire le tumulte qui bourdonne à nos oreilles à travers les téléphones portables, les SMS, les centaines de courriels, la télévision et les autres drogues dont nous sommes bien souvent devenus dépendants sans même nous en rendre compte.
Il s’agit ainsi de se mettre un peu en retrait, de prendre une position contemplative et méditative sur le temps, les décisions et les relations. Bien sûr, je ne vous demande pas de vous arrêter une semaine entière pour penser la décision qu’il vous incombe de prendre ; mais simplement de goûter au temps présent en développant l’esprit de patience, rester là, légèrement hors du monde, laisser décanter le tumulte, vous arrêter, en dépulsionnalisant, en écoutant ce que vous n’avez pas envie d’entendre.
Cela permet de se retrouver avec soi-même et de ne pas se mentir sur les émotions qui nous animent profondément, que celles-ci soient positives ou négatives.
Comprendre ce que l’on éprouve, se rendre tout simplement présent. Toute situation et toute décision génèrent, au-delà de notre propre conscience rationnelle, son flot d’émotionnel irrationnel, elles nécessitent la pleine conscience (1).
C’est en mettant ainsi en éveil mes cinq sens que j’ai engagé ma réflexion sur 2013. Pour envisager de voir plus loin, je vous propose de regarder tout d’abord où nous en sommes maintenant.
Quelle est la situation du temps présent ?
Nous sommes entrés dans le vingt-et-unième siècle par la chute des tours du World Trade Center à New-York. Qui eût pu imaginer un jour que deux avions vinssent les percuter et les détruire ? Puis nous avons connu la débâcle des subprimes de 2008 qui engendra un tourment sans précédent dans l’histoire humaine, entraînant une crise financière et économique durable : jusque-là, les crises ne s’installaient pas, elles passaient. Cette rupture a entrainé une crise sociale dont les pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie, la France et le monde, de manière globale, sont maintenant les témoins avec une forte augmentation du chômage et de la pauvreté. Le vaste mouvement de globalisation qui s’est mis en marche, sous l’influence de l’Occident, a eu tendance à vouloir gommer les cultures ; il a ainsi contribué à l’exacerbation des tendances religieuses intégristes de toutes confessions confondues. Les résultats du printemps arabe, dans un souci volontaire de démocratisation, montrent aujourd’hui les limites de mise en œuvre pragmatique de ce qui se dit être une révolution culturelle et religieuse. Nous avons dû également prendre conscience des changements climatiques : le tsunami, au Japon, a conduit à une catastrophe nucléaire, l’ouragan du mois de novembre aux États-Unis à inondé New-York. Là encore qui eût pu imaginer une telle chose ?
De manière générale, je qualifierai le tableau que je viens de vous dresser de "réaliste pessimiste".
Au-delà de cela, nous avons connu une révolution technologique sans précédent. La montée en puissance d’Internet et avec elle la croissance des réseaux sociaux sont la preuve que l’intelligence humaine s’organise, défiant ainsi le politique et la finance. Il s’agit d’un remarquable exemple d’organisation biologique naturelle dont l’être humain détient le secret au plus profond de lui-même. Nous avons également pris conscience de l’importante relation qui existe entre nous, les êtres humains et la nature. Nous parlons de plus en plus d’énergie renouvelable, d’alimentation équilibrée, de bien-être, de santé physique ou morale. La demande croissante de sens et d’explication sur l’être humain montre que nous sommes en train de vivre un réveil spirituel dont la forme nous échappe et nous inquiète. Cela nous met au défi de laisser à nos enfants un monde dans lequel ils pourront continuer à s’épanouir et à vivre mieux autrement. Qu’y a-t-il de plus beau qu’un enfant qui vient au monde ? De plus magnifique que de s’extasier devant un beau paysage ? De plus merveilleux que deux personnes qui s’embrassent tendrement parce qu’elles s’aiment ? Cette manière de voir le monde, je la qualifierais volontiers de "réaliste optimiste" (2).
Le réalisme pessimiste ne va pas sans le réalisme optimiste et réciproquement. L’un de nos éminents philosophes grecs, au sixième siècle avant notre ère, l’avait déjà compris : Héraclite. Les contraires coïncident. Nous ne pouvons pas nous penser parfaits dans l’absolu. La perfection est un équilibre entre le bien et le moins bien. Lorsque nous développons notre propre leadership, nous ne devons pas être dupes du fait que nous sommes emplis d’émotions et de sensations contraires qui coïncident à l’intérieur de nous-mêmes. Il nous faut pouvoir gérer et équilibrer nos propres réalismes pessimiste et optimiste, c’est-à-dire nos propres contraires. Il y a là un enjeu majeur pour les managers : vous aurez à développer des compétences dans l’avenir qui n’auront plus rien à voir avec la gestion mécanique des projets. Cela sera une base minimum du savoir-faire managérial. Vous aurez à développer des compétences de leader responsable qui démontreront votre capacité à conduire vos émotions et celles des membres de votre équipe. La situation du temps présent démontre clairement que nous sommes en train de vivre une mutation : le passage de l’hyper-rationnel vers l’émotionnel connecté. Parce que nous sommes plus que jamais connectés les uns aux autres, vous êtes en permanence connectés à votre entreprise, vos supérieurs hiérarchiques, vos collègues, vos équipes. Le temps ne change pas mais la manière dont nous traitons les dossiers et l’information s’accélère considérablement. La rationalité ne gère pas cette accélération, elle condamne à survivre au lieu de vivre. La conduite des émotions génère cette capacité du leader responsable à voir plus loin pour se dépasser, traverser les crises et rendre les autres plus heureux.
Pour voir plus loin, il faut donc voir le monde autrement, il faut se percevoir soi-même différemment.
Voir plus loin ?
Dans la culture occidentale, nous avons naturellement l’habitude de regarder une situation à 160 degrés (3). Vous pouvez en faire simplement l’expérience. Si vous regardez un paysage, vous voyez ce qui se trouve devant vous, même assez loin devant vous, mais vous ne réussissez pas à visualiser ce qui se trouve sur les côtés, au-dessus, au-dessous et derrière vous. Nous avons développé une vision hyper-rationnelle du monde qui nous entoure ; cela n’était pas le cas à l’époque des philosophes grecs.
Celui qui entrait dans le temple de Delphes pouvait lire le fameux "Connais-toi toi-même.." de Socrate et en rester là. Mais une partie seulement du secret lui était alors dévoilée. Pour en connaître la totalité, celui qui pénétrait dans l’enceinte sacrée de la Grèce antique devait se retourner pour voir écrit sur l’autre côté du portique la fin de la phrase « …et tu connaîtras l’univers des dieux ». Il devait voir derrière lui et au-dessus de lui.
Dans tous les cas « voir plus loin » signifiait savoir se retourner pour regarder derrière soi ; ce qui symbolisait le passé d’une histoire, l’origine d’une situation, la genèse d’un comportement, l’ensemble de la compréhension d’une situation. Le temple de Delphes nous invite à nous poser cette question : quand prenons-nous le temps de nous retourner ?
Dans la culture chinoise, il est naturellement d’usage de regarder une situation à 360 degrés. Pour comprendre son environnement et prendre une décision, il s’agit de se penser à l’intérieur d’un cube transparent, sans cesse en mouvement, suspendu dans l’espace ; vous voyez devant vous, derrière, au-dessus, au-dessous de vous et sur les deux côtés. Vous pensez le monde à l’intérieur de vous-mêmes sans en occulter tous les autres éléments qui le façonnent. Vous vous trouvez naturellement en relation avec les autres. Vous savez que sans les autres, vous n’existez pas. Voir plus loin, c’est se sentir et se comprendre en relation étroite avec les autres et l’environnement. Il s’agit de la seule voie pour accepter, traverser et réussir le changement ; c’est ce que nous apprend le Yi Jing.
Il nous invite à nous poser cette question : quand prenons-nous le temps de soigner notre relation à nous-mêmes et aux autres ?
L’Occident a développé dans les affaires l’art du détail, la rigueur des processus, le suivi ordonné des projets et la discipline d’application de méthodes de vente très structurées de ses produits. La Chine a développé l’art du global dans lequel tous les éléments sont reliés les uns aux autres, la rigueur de la patience, le suivi ordonné de la relation à l’autre et la discipline d’application du principe selon lequel le changement est permanent. Voir plus loin me semble être la mise en cohérence de ces deux approches qui pourraient paraître a priori contraires bien qu’elles soient complémentaires.
Voir plus loin c’est, comme l’image symbolique du pont dans le jardin japonais, le passage d’une rive à l’autre. C’est l’art de méditer et faire silence en soi pour mieux écouter son environnement et développer la capacité à établir des liens entre des éléments qui, au préalable, ne paraissent avoir aucune relation entre eux. Pour ce faire, le leader responsable de demain devra considérablement élever son niveau de culture générale de manière à développer une vision globale et systémique des situations auxquelles il aura à faire face (4) ; il devra également élever son niveau à conduire ses émotions négatives et positives et celles de ses équipes pour faire des relations interpersonnelles le facteur clé de succès de la traversée des crises qui se succéderont. Voir plus loin, c’est donc pour demain, développer la noblesse du cœur, ce que nous appelons communément en philosophie la vertu de la générosité.
Au fond chaque matin, le leader responsable devrait être en mesure de dire à chacun des membres de son équipe ce que le philosophe Spinoza définit comme la maxime de l’éthique inter relationnelle :
« Je suis heureux à l’idée que tu existes ».
(1) Christophe André, Méditer, jour après jour, L’Iconoclaste, 2011.
(2) J’ai défendu ce point de vue dans mon livre L’urgence éthique. Une autre vision pour le monde des affaires, Éditions JePublie / IECG, 2010.
(3) Nous avons pour habitude généralement d’évoquer une vision à 180 degrés mais en faisant l’expérience, vous mesurez que vous ne pouvez regarder que 160 degrés d’une situation.
(4) Je vous renvoie ici à la belle pensée d’Edgar Morin qui inscrit le futur dans ce sens.