« Le travail de Dieu ! »

En novembre 2009, Lloyd Blankfein, CEO de Goldman Sachs, déclarait à un journaliste du Sunday Time :
« Je ne suis qu’un banquier qui fait le travail de Dieu ».

Puisque rien n’a changé depuis la crise financière de 2008, était-ce le lancement d’une nouvelle mode du leadership enseignée par un haut dirigeant ? Arrogance, provocation, cynisme…. ou péché ?

L’arrogance ?
Emprunté du latin arrogans, elle est « l’orgueil qui se manifeste par des manières hautaines et méprisantes » (1). Plus encore, celui qui l’utilise requiert quelque chose auquel il n’a pas droit. Du point de vue de l’éthique, l’orgueil est un vice. Il consiste à croire que nous avons toujours raison contre les autres, que nous sommes parfaits en toute situation, que nous savons mieux que les autres ce qui est bon pour eux. En philosophie, l’orgueil a à voir avec la démesure. Il s’agit d’un comportement qui ne prend pas en compte la réalité des choses mais seulement la satisfaction de l’intérêt personnel immédiat. Le démesuré est un glouton qui ne goûte pas, ne partage pas et se moque du regard que les autres peuvent poser sur lui.

La provocation ?
Emprunté du latin provocatio, elle est un défi, « un acte par lequel nous poussons quelqu’un à commettre une action répréhensible » (2). Autrement dit lorsque nous provoquons une personne, nous l’amenons naturellement à avoir une réaction violente envers nous ou quelqu’un d’autre. Mais la provocation est également un art de la guerre qui consiste à faire en sorte que l’adversaire se dévoile ; voire un art de la communication dont l’objectif est d’attirer les regards sur soi.

Le cynisme ?
Emprunté du grec kunysmos, il est l’attitude qui « pousse à exprimer sans ménagement des principes contraires à la morale » (3). En philosophie, les cyniques (V-IVème siècles avant notre ère) méprisaient les conventions sociales et affichaient leur indépendance d’esprit (4). Le cynique est un excentrique qui aime la mise en scène et pervertir les apparences. Il peut ainsi développer un art du jeu dont la confusion sert ses intérêts pragmatiques.
Faut-il aujourd’hui être arrogant, provocateur et cynique pour diriger les entreprises ? Et M. Blankfein serait-il seul à être concerné ? Il dit de lui ce que certains autres dirigeants pensent d’eux mêmes à voix basse. Faire le travail de Dieu, c’est se prendre pour Dieu, c’est se croire tout permis, c’est rendre les autres esclaves de sa propre puissance. C’est ce que nous appelons en théologie le péché. Le fait de croire que nous sachions, dans toute situation, distinguer le bien du mal ; et que nous pensions être immortels.
Voilà ce que le prophète Amos (5) disait, à une époque où le luxe des grands insultait déjà la misère des opprimés, en s’adressant aux dirigeants : « Écoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre (…) vous qui dites : nous diminuerons la mesure, nous augmenterons le sicle, nous fausserons les balances pour tromper. Nous achèterons les faibles à prix d’argent et le pauvre pour une paire de sandales ; et nous vendrons les déchets du froment. Yahvé l’a juré par l’orgueil de Jacob : jamais je n’oublierai aucune de leurs actions. »

Ce ne sont pas les générations pratiquant l’injustice et l’impudence qui pâtissent aujourd’hui du mauvais usage qu’ils font de leurs talents mais leurs descendances. Il existe toujours un juste retour des choses, cela prend du temps.
En avons-nous ENCORE ?…

(1) Dictionnaire Larousse, 2006, p. 111.
(2) Dictionnaire Larousse, 2006, p. 875.
(3) Dictionnaire Larousse, 2006, p. 324.
(4) « Cynisme » in Dictionnaire de la philosophie, Encyclopaedia Universalis – Albin Michel, 2000, p. 350-353.
(5) Amos prêche sous le règne de Jéroboam II (783-743). Le passage que je cite en suivant est Amos 8/4-7.

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« 2013 : VOIR plus loin »

Pour vous souhaiter une belle et heureuse année 2013, je voudrais vous inviter à
« VOIR plus loin »
en vous proposant une réflexion qui permette de développer un esprit d’ouverture sur soi et sur le monde.

Voir ?
Il ne s’agit pas seulement de regarder un objet ou une situation avec les yeux mais de mettre en éveil tous les sens qui sont à notre disposition : la vue mais également l’odorat, l’ouïe, le goût et le toucher. Si nous fermons les yeux, il ne fait aucun doute que nous ressentons les choses, les personnes et la nature qui nous entourent d’une manière toute différente. Nous observons, nous détaillons et nous percevons donc ce que nos yeux seuls ne pourraient pas voir. Mais pour cela, il faut se rendre présent au monde, il faut goûter au silence, il faut faire taire le tumulte qui bourdonne à nos oreilles à travers les téléphones portables, les SMS, les centaines de courriels, la télévision et les autres drogues dont nous sommes bien souvent devenus dépendants sans même nous en rendre compte.
Il s’agit ainsi de se mettre un peu en retrait, de prendre une position contemplative et méditative sur le temps, les décisions et les relations. Bien sûr, je ne vous demande pas de vous arrêter une semaine entière pour penser la décision qu’il vous incombe de prendre ; mais simplement de goûter au temps présent en développant l’esprit de patience, rester là, légèrement hors du monde, laisser décanter le tumulte, vous arrêter, en dépulsionnalisant, en écoutant ce que vous n’avez pas envie d’entendre.
Cela permet de se retrouver avec soi-même et de ne pas se mentir sur les émotions qui nous animent profondément, que celles-ci soient positives ou négatives.
Comprendre ce que l’on éprouve, se rendre tout simplement présent. Toute situation et toute décision génèrent, au-delà de notre propre conscience rationnelle, son flot d’émotionnel irrationnel, elles nécessitent la pleine conscience (1).

C’est en mettant ainsi en éveil mes cinq sens que j’ai engagé ma réflexion sur 2013. Pour envisager de voir plus loin, je vous propose de regarder tout d’abord où nous en sommes maintenant.

Quelle est la situation du temps présent ?
Nous sommes entrés dans le vingt-et-unième siècle par la chute des tours du World Trade Center à New-York. Qui eût pu imaginer un jour que deux avions vinssent les percuter et les détruire ? Puis nous avons connu la débâcle des subprimes de 2008 qui engendra un tourment sans précédent dans l’histoire humaine, entraînant une crise financière et économique durable : jusque-là, les crises ne s’installaient pas, elles passaient. Cette rupture a entrainé une crise sociale dont les pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie, la France et le monde, de manière globale, sont maintenant les témoins avec une forte augmentation du chômage et de la pauvreté. Le vaste mouvement de globalisation qui s’est mis en marche, sous l’influence de l’Occident, a eu tendance à vouloir gommer les cultures ; il a ainsi contribué à l’exacerbation des tendances religieuses intégristes de toutes confessions confondues. Les résultats du printemps arabe, dans un souci volontaire de démocratisation, montrent aujourd’hui les limites de mise en œuvre pragmatique de ce qui se dit être une révolution culturelle et religieuse. Nous avons dû également prendre conscience des changements climatiques : le tsunami, au Japon, a conduit à une catastrophe nucléaire, l’ouragan du mois de novembre aux États-Unis à inondé New-York. Là encore qui eût pu imaginer une telle chose ?
De manière générale, je qualifierai le tableau que je viens de vous dresser de "réaliste pessimiste".

Au-delà de cela, nous avons connu une révolution technologique sans précédent. La montée en puissance d’Internet et avec elle la croissance des réseaux sociaux sont la preuve que l’intelligence humaine s’organise, défiant ainsi le politique et la finance. Il s’agit d’un remarquable exemple d’organisation biologique naturelle dont l’être humain détient le secret au plus profond de lui-même. Nous avons également pris conscience de l’importante relation qui existe entre nous, les êtres humains et la nature. Nous parlons de plus en plus d’énergie renouvelable, d’alimentation équilibrée, de bien-être, de santé physique ou morale. La demande croissante de sens et d’explication sur l’être humain montre que nous sommes en train de vivre un réveil spirituel dont la forme nous échappe et nous inquiète. Cela nous met au défi de laisser à nos enfants un monde dans lequel ils pourront continuer à s’épanouir et à vivre mieux autrement. Qu’y a-t-il de plus beau qu’un enfant qui vient au monde ? De plus magnifique que de s’extasier devant un beau paysage ? De plus merveilleux que deux personnes qui s’embrassent tendrement parce qu’elles s’aiment ? Cette manière de voir le monde, je la qualifierais volontiers de "réaliste optimiste" (2).

Le réalisme pessimiste ne va pas sans le réalisme optimiste et réciproquement. L’un de nos éminents philosophes grecs, au sixième siècle avant notre ère, l’avait déjà compris : Héraclite. Les contraires coïncident. Nous ne pouvons pas nous penser parfaits dans l’absolu. La perfection est un équilibre entre le bien et le moins bien. Lorsque nous développons notre propre leadership, nous ne devons pas être dupes du fait que nous sommes emplis d’émotions et de sensations contraires qui coïncident à l’intérieur de nous-mêmes. Il nous faut pouvoir gérer et équilibrer nos propres réalismes pessimiste et optimiste, c’est-à-dire nos propres contraires. Il y a là un enjeu majeur pour les managers : vous aurez à développer des compétences dans l’avenir qui n’auront plus rien à voir avec la gestion mécanique des projets. Cela sera une base minimum du savoir-faire managérial. Vous aurez à développer des compétences de leader responsable qui démontreront votre capacité à conduire vos émotions et celles des membres de votre équipe. La situation du temps présent démontre clairement que nous sommes en train de vivre une mutation : le passage de l’hyper-rationnel vers l’émotionnel connecté. Parce que nous sommes plus que jamais connectés les uns aux autres, vous êtes en permanence connectés à votre entreprise, vos supérieurs hiérarchiques, vos collègues, vos équipes. Le temps ne change pas mais la manière dont nous traitons les dossiers et l’information s’accélère considérablement. La rationalité ne gère pas cette accélération, elle condamne à survivre au lieu de vivre. La conduite des émotions génère cette capacité du leader responsable à voir plus loin pour se dépasser, traverser les crises et rendre les autres plus heureux.

Pour voir plus loin, il faut donc voir le monde autrement, il faut se percevoir soi-même différemment.

Voir plus loin ?
Dans la culture occidentale, nous avons naturellement l’habitude de regarder une situation à 160 degrés (3). Vous pouvez en faire simplement l’expérience. Si vous regardez un paysage, vous voyez ce qui se trouve devant vous, même assez loin devant vous, mais vous ne réussissez pas à visualiser ce qui se trouve sur les côtés, au-dessus, au-dessous et derrière vous. Nous avons développé une vision hyper-rationnelle du monde qui nous entoure ; cela n’était pas le cas à l’époque des philosophes grecs.
Celui qui entrait dans le temple de Delphes pouvait lire le fameux "Connais-toi toi-même.." de Socrate et en rester là. Mais une partie seulement du secret lui était alors dévoilée. Pour en connaître la totalité, celui qui pénétrait dans l’enceinte sacrée de la Grèce antique devait se retourner pour voir écrit sur l’autre côté du portique la fin de la phrase « …et tu connaîtras l’univers des dieux ». Il devait voir derrière lui et au-dessus de lui.
Dans tous les cas « voir plus loin » signifiait savoir se retourner pour regarder derrière soi ; ce qui symbolisait le passé d’une histoire, l’origine d’une situation, la genèse d’un comportement, l’ensemble de la compréhension d’une situation. Le temple de Delphes nous invite à nous poser cette question : quand prenons-nous le temps de nous retourner ?
Dans la culture chinoise, il est naturellement d’usage de regarder une situation à 360 degrés. Pour comprendre son environnement et prendre une décision, il s’agit de se penser à l’intérieur d’un cube transparent, sans cesse en mouvement, suspendu dans l’espace ; vous voyez devant vous, derrière, au-dessus, au-dessous de vous et sur les deux côtés. Vous pensez le monde à l’intérieur de vous-mêmes sans en occulter tous les autres éléments qui le façonnent. Vous vous trouvez naturellement en relation avec les autres. Vous savez que sans les autres, vous n’existez pas. Voir plus loin, c’est se sentir et se comprendre en relation étroite avec les autres et l’environnement. Il s’agit de la seule voie pour accepter, traverser et réussir le changement ; c’est ce que nous apprend le Yi Jing.
Il nous invite à nous poser cette question : quand prenons-nous le temps de soigner notre relation à nous-mêmes et aux autres ?

L’Occident a développé dans les affaires l’art du détail, la rigueur des processus, le suivi ordonné des projets et la discipline d’application de méthodes de vente très structurées de ses produits. La Chine a développé l’art du global dans lequel tous les éléments sont reliés les uns aux autres, la rigueur de la patience, le suivi ordonné de la relation à l’autre et la discipline d’application du principe selon lequel le changement est permanent. Voir plus loin me semble être la mise en cohérence de ces deux approches qui pourraient paraître a priori contraires bien qu’elles soient complémentaires.

Voir plus loin c’est, comme l’image symbolique du pont dans le jardin japonais, le passage d’une rive à l’autre. C’est l’art de méditer et faire silence en soi pour mieux écouter son environnement et développer la capacité à établir des liens entre des éléments qui, au préalable, ne paraissent avoir aucune relation entre eux. Pour ce faire, le leader responsable de demain devra considérablement élever son niveau de culture générale de manière à développer une vision globale et systémique des situations auxquelles il aura à faire face (4) ; il devra également élever son niveau à conduire ses émotions négatives et positives et celles de ses équipes pour faire des relations interpersonnelles le facteur clé de succès de la traversée des crises qui se succéderont. Voir plus loin, c’est donc pour demain, développer la noblesse du cœur, ce que nous appelons communément en philosophie la vertu de la générosité.
Au fond chaque matin, le leader responsable devrait être en mesure de dire à chacun des membres de son équipe ce que le philosophe Spinoza définit comme la maxime de l’éthique inter relationnelle :
« Je suis heureux à l’idée que tu existes ».

(1) Christophe André, Méditer, jour après jour,  L’Iconoclaste, 2011.
(2) J’ai défendu ce point de vue dans mon livre L’urgence éthique. Une autre vision pour le monde des affaires, Éditions JePublie / IECG, 2010.
(3) Nous avons pour habitude généralement d’évoquer une vision à 180 degrés mais en faisant l’expérience, vous mesurez que vous ne pouvez regarder que 160 degrés d’une situation.
(4) Je vous renvoie ici à la belle pensée d’Edgar Morin qui inscrit le futur dans ce sens.

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« Les associés du Diable »

Dans mon dernier article, « Le Diable ne s’habille plus en Prada », nombreux sont ceux qui ont découvert pour la première fois la différence entre le leader et le leader responsable. Le leader est à son propre service (égocentrisme et individualité) alors que le leader responsable est au service des autres (générosité et altruisme).
Souvenez-vous du film réalisé par Taylord Hackford en 1997, « l’associé du diable », à partir du livre d’Andrew Neiderman. Al Pacino, jouant le rôle de John Milton (président d’un grand cabinet d’avocats new-yorkais), y incarne le rôle du diable : obsession du pouvoir, de l’argent et de la sexualité entre frère et sœur de même sang. En somme, la toute-puissance réservée à un nombre très restreint de personnes qui se prennent pour des dieux.
Les grands scandales financiers et les crises auxquelles nous assistons depuis ces dernières années et ces derniers mois nous montrent concrètement que le monde des affaires se trouve soumis à ce petit groupe d’individus qui ne pense qu’à lui même et qui ne se sent absolument pas responsable de l’impact des décisions qu’il prend, pour et envers les autres.
Or notre société est entrain de vivre une mutation importante. L’augmentation croissante de la violence, la montée persistante de l’irrespect, la perte des valeurs qui fondent la démocratie et la liberté, la crise intense du politique qui ne sait pas comment soumettre les folies de la spéculation financière, le non respect des règles et des lois sont les signes d’une société qui est prête à basculer, d’un moment à l’autre, dans la tyrannie de la dictature du plaisir individuel, donc de l’égoïsme. Si cela doit advenir, l’idée d’une société qui repose sur le partage des droits universels de l’homme sera anéantie. Le projet d’une société capable de partager un sentiment collectif de fraternité universelle sera illusoire.
Cette tyrannie résulte de l’exploitation de l’humanité par quelques personnes qui, se croyant maîtres du monde, sont prêtes à détruire l’idée même de la fraternité, idée selon laquelle nous sommes tous frères en humanité, indépendamment de nos appartenances philosophiques, politiques, spirituelles ou religieuses. Cette tyrannie est le résultat des « associés du Diable » imposant une dictature : celle de l’ultralibéralisme. Une idéologie qui consiste à laisser croire que gagner de l’argent, toujours plus d’argent, le plus rapidement possible, à n’importe quel coût en se désintéressant de l’intérêt collectif, serait l’unique moyen pour l’individu d’être heureux.
Pourtant il existe de nombreux leaders responsables qui, chaque jour, vivent intensément leurs responsabilités individuelle et collective ; ils combattent ainsi sans le savoir les « associés du diable ». En règle générale ces personnes discrètes, ne se font pas entendre car elles sont emplies d’humilité. Car, par expérience et par éducation, elles savent que nous pouvons être forts un jour et faibles un autre jour, réussir un jour et être en échec un autre jour. Elles ont intégré le fait que leur humanité personnelle avait ses propres limites. Elles ont également compris que nous réussissons toujours avec les autres, jamais seuls.
Combien de temps allons-nous donc encore accepter cette dictature dans le monde entier ?
Nous, entrepreneurs qui investissons notre propre argent dans nos entreprises et contribuons aux développements économique et social de nos régions.
Nous, dirigeants exécutifs qui cherchons à créer de la performance pour nos actionnaires, nos clients et nos collaborateurs en cohérence avec les valeurs humaines dans lesquelles nous croyons.
Nous, fonctionnaires qui essayons de rendre la justice et nous évertuons à faire respecter l’ordre et à maintenir la paix.
Nous, libres penseurs qui cherchons à mettre la richesse des pensées du passé au service du temps présent.
Nous, religieux qui avons fait le choix délibéré de servir l’être humain au nom de la charité et de la paix.
Nous, femmes et hommes de bienveillance qui soignons la douleur et la souffrance des malades et des plus démunis.
Nous, hommes et femmes de lois qui défendons les règles et la déontologie.
Nous, enseignants et chercheurs qui transmettons le savoir et réfléchissons pour une société meilleure pour le futur.
Nous tous, qui nous sentons pleinement conscients de la responsabilité qui nous anime dans les décisions qui nous engagent personnellement et concernent pleinement les autres.
Combien de temps allons-nous supporter cette situation dans le silence ?
Combien de temps allons-nous continuer à cautionner la dictature de ce groupe de dirigeants qui domine le monde en se prenant pour l’être suprême ?
Combien de temps allons-nous accepter de nous laisser dire que leur fortune, acquise dans la crise des subprimes, soit tout à fait légale, bien que ce soit amoral ?
Combien de temps allons-nous regarder les hommes politiques cautionner leurs fraudes géantes à travers les paradis fiscaux ?
Combien de temps allons-nous les voir se battre comme des enfants dans les bacs à sables au lieu de servir la République et la Démocratie ?
Combien de temps allons-nous regarder sans réagir l’insolence dans laquelle se délitent nos valeurs et les fondements culturels sur lesquels nous avons fondé notre société depuis des siècles ?
Nous tous, leaders responsables, ne sommes nous pas lassés par ces injustices et cette médiocrité indignes d’une humanité qui se réclame avoir une conscience ? N’est-il pas maintenant venu le temps de dénoncer l’inacceptable au nom de la fraternité universelle qui nous lie, nous les êtres humains, au fondement unique de l’humanité ?
N’est-il pas maintenant venu le temps de se lever, de se redresser pour dire NON et dire la générosité et l’amour auxquelles notre liberté de conscience nous appelle ?
Par cet article, je lance un appel à la résistance. J’invite tous les leaders responsables à réagir et refuser, sous la pression et contre leur pleine conscience, de prendre des décisions et mettre en oeuvre des actions qui remettent en cause la dignité de l’être humain. Ce refus relève clairement du courage. Lorsque nous voulons dire NON, nous devons savoir ce que nous sommes prêts à accepter…lorsque nous voulons dire OUI, nous devons savoir ce à quoi nous sommes prêts à renoncer.
Leaders responsables, où que vous soyez, levez-vous ! Faites-vous connaitre !
Faites-nous savoir les démarches personnelles ou collectives que vous mettez concrètement en œuvre dans vos organisations, dans vos équipes, là où vous êtes, pour lutter contre la dictature ultralibérale et défendre les valeurs humaines inaliénables auxquelles nous croyons.
Pour ce faire, il vous suffit de transmettre cet article et de réagir en délivrant votre message dans la rubrique « commentaire ».
Je m’engage à le publier et à le relayer partout où la parole circulera librement pour faire son chemin.
« L’homme de bien, dit Lao Tseu, n’exige pas des autres qu’ils soient parfaits. Il les aide à accomplir ce qu’il y a en eux de meilleur.

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« Le diable ne s’habille plus en Prada »

Vous souvenez-vous de cette comédie dramatique américaine réalisée par David Frankel à partir du livre de Lauren Weisberger « Le diable s’habille en Prada » ? Il raconte l’histoire d’Andrea Sachs, l’assistante de Miranda Priestly, rédactrice en chef du célèbre magazine de mode Runway. Miranda Priestly, remarquablement interprétée dans le film par Meryl Streep, est un leader aux demandes hyper capricieuses et aux comportements tyranniques. Elle incarne le pouvoir, l’avidité, la démesure mais plus encore, selon Lauren Weisberger, elle est le diable.
Qu’est-ce que le diable ? Du point de vue philosophique, il est le non-être. Du point de vue théologique, il est le tentateur. Du point de vue spirituel, il est le démonique. Le diable se reconnaît au travers de ses vices. Il se veut omnipotent ; il croit qu’il est immortel. Il se veut tout sachant ; il croit que dans toute situation il sait distinguer, seul et avec certitude, le bien du mal. Il fait et défait à sa guise. Il manipule en vue d’instaurer son propre pouvoir. Il légitime l’égocentrisme. Il met en scène sa propre démesure. Il rend les autres esclaves du pouvoir et du besoin d’être aimé. Il promet aux plus incrédules l’immortalité. Sa particularité : il ne se cache pas, il œuvre à visage découvert. A force de le voir constamment autour de nous, nous avons oublié qu’il est le diable.
Si le diable ne s’habille plus en Prada, c’est donc qu’il a changé de tailleur. Ce dernier a non seulement modifié son nom mais également son adresse. Quel nom et quelle adresse pourraient incarner aujourd’hui selon vous l’obsession de l’argent ? La recherche incessante du pouvoir ? Le sentiment exacerbé de la jalousie ? La domination excessive de l’égocentrisme ?
Son nom : le divin marché. Son adresse : les marchés financiers (1) du monde entier. Le diable a tissé sa toile en réseaux. Le divin marché (2) est l’idée selon laquelle les marchés n’ont pas besoin d’être régulés, ils s’auto régulent d’eux-mêmes. Pourquoi Georges W. Bush avait-t-il donc été obligé de faire voter par le congrès le 3 octobre 2008 un plan de sauvetage de plus de 700 milliards $ de l’économie américaine ? Parce qu’il n’existait aucune main invisible qui régulait naturellement le marché. Pourquoi la Chine veut-elle faire de Shanghai le plus grand centre financier du monde pour l’avenir ? Parce qu’elle-même, contaminée par le virus, a décidé de devenir le centre névralgique du divin marché ; plus d’argent, toujours plus d’argent…mais pour quoi faire ?

Le diable s’habillerait-il donc désormais en Mammon ( Dieu de l’argent ) ? Ce serait bien trop facile de donner une telle interprétation de l’histoire humaine. Le diable s’habille en dieu de l’argent depuis les débuts de l’histoire de l’humanité. Si nous observons cette histoire, nous y voyons que l’ensemble de la décadence des sociétés humaines provient toujours de trois éléments répétitifs régressifs : l’argent, le pouvoir et le sexe. (3)
Qui donc est le diable ? L’être humain lui-même. C’est bien ce que laisse supposer Lauren Weisberger elle-même dans son livre. En réalité, nous sommes notre propre ennemi à nous-mêmes. Nous créons les idées de notre monde, nous les mettons en application. Nous créons des idéologies, nous les imposons. Nous définissons de belles valeurs et nous ne les mettons pas en œuvre. Nous visons des idéaux que nous n’atteignons finalement pas. Pourquoi ne pas faire définitivement la vérité avec nous-mêmes ? Nous sommes le diable, le non-être, le tentateur, le démonique.
Qui met en œuvre les idées que nous créons ? Les leaders. C’est-à-dire ceux qui ont en eux-mêmes la capacité à faire croire aux autres en leurs idées, la capacité à faire adhérer les autres à leurs projets. C’est pourquoi je voudrais vous suggérer une distinction toute personnelle entre le leader et le leader responsable. Le leader est à son propre service. Le leader responsable est au service des autres. Le leader a un besoin de reconnaissance surdimensionné qui le conduit à ne voir que son intérêt personnel. Le leader responsable n’a pas besoin d’être reconnu, il est là pour accomplir une mission pour le bien commun ; maintenir la confiance et le partage de valeurs humaines fortes ; transmettre du sens à ses équipes afin d’atteindre ensemble les résultats financiers, en faisant de la relation humaine le premier facteur clé de réussite de l’entreprise.
L’être humain se pense immortel. Il veut être aimé de manière narcissique et il impose alors aux autres les délires de son propre fantasme. Nous constatons simplement où nous conduit ce modèle : à l’enrichissement surdimensionné des uns aux dépends des autres ; à l’hyper pouvoir d’un petit groupe d’individus (ceux qui créent les idées et les mettent en œuvre) sur l’ensemble de la masse ; à des crises successives dont nous ne savons pas gérer les conséquences.
Soyons réalistes. Nous sommes mortels et nous disparaîtrons tous. Un jour viendra, où dans nos dernières heures, nous ferons le bilan de notre vie ; pour nous mettre en cohérence avant de nous en aller définitivement ; pour savoir ce que nous laisserons à nos enfants, à l’humanité à laquelle nous appartenons. Car les leaders ont oublié un élément essentiel de leur responsabilité : ils ont à servir une humanité qui leur ressemble, ils ont à conduire des femmes et des hommes dont le reflet de leur propre visage est, chaque jour, leur propre humanité (4).

Mais alors si nous sommes le diable, existe-t-il au fond de nous-mêmes quelque chose qui peut nous sauver ? Oui, la part de Dieu qui est en nous (5). Qu’est-ce que Dieu ? Du point de vue philosophique, il est l’Être. Du point de vue théologique, il est le Père ou le Tout-Puissant. Du point de vue spirituel, il est l’Inconditionné, le pouvoir des origines qui a donné naissance à toute chose. C’est à nous de découvrir la part d’être qui est en nous, la part de nous-mêmes qui nous relie tous les uns aux autres. La responsabilité est la prise de conscience que nous n’existons jamais sans les autres.
Cela nous appelle donc à développer de nouveaux modèles de leadership responsable. Personnellement, je crois en ce que j’appelle le modèle du leader servant. Deux passages me semblent révélateurs de ce modèle.
L’un provient du livre de la voie et de la vertu : « Pourquoi la mer est-elle la reine (6) des cent fleuves ? Parce qu’elle se trouve au-dessous d’eux. Le sage agit avec humilité et respect des personnes. Parce qu’il n’est en conflit avec personne, personne n’est en conflit avec lui. »
L’autre provient du livre de l’ecclésiaste : « Heureux l’homme (7) qui médite sur la sagesse, qui raisonne avec intelligence et réfléchit dans son cœur ».
Ce modèle, je l’appelle le leadership de l’amour. Mais pas n’importe quel amour. Celui qui respecte la différence de l’autre, celui qui prend en compte le besoin des autres, celui qui répond de manière absolue au bien commun en ne se souciant plus de son intérêt égoïste personnel. Un autre monde me direz-vous ? Oui un autre monde, une autre vision pour le monde et pour le monde des affaires en particulier.
N’en va-t’il pas du salut de notre espèce ?

(1) Les marchés financiers sont les lieux de la spéculation boursière (à titre d’exemple). Je vous invite par ailleurs à bien distinguer les banques d’investissements qui spéculent au jour le jour sur les marchés et les banques de détail qui sont normalement constituées pour accompagner l’économie réelle à travers le financement des particuliers, des entreprises et des institutionnels.
(2) Je vous renvoie ici aux remarquables études livrées sur ce sujet par Dany-Robert DUFOUR dans ses ouvrages : Le divin marché, Denoël, Paris, 2007 ; L’individu qui vient…après le libéralisme, Denoël, Paris, 2011. De grandes banques d’investissements tels que Goldman Sachs, JP Morgan, HSBC, UBS et d’autres ont intégré cette idéologie dans leur mode de fonctionnement stratégique. Mais il ne faudrait pas s’y méprendre, les banques d’investissement ne sont pas seules concernées par l’adoption de cette dictature démonique : PFIZER, Industrie pétrolière
(3) Je vous renvoie ici à la fabuleuse trilogie Cycle des Dieux de Bernard WERBER qui, dans une interprétation toute personnelle, dépeint le monde des dieux à l’image de celui des hommes dans « Nous, les Dieux », « Le souffle des Dieux » et « Le mystère des Dieux » publiés chez Albin Michel.
(4) Oliver STONE le mentionne particulièrement bien dans son film Wall Street : l’argent ne dort jamais : Gordon GEKKO gourou de la finance, interprété par Mickael DOUGLAS, ne prend conscience de sa responsabilité vis-à-vis de sa fille qu’à partir du moment où il apprend qu’il va devenir grand-père. Ce n’est pas tant la relation à sa fille qui lui permet cette prise de conscience mais le fait de devenir grand-père lui confère une certaine forme d’immortalité. Il inscrit ainsi son nom dans le patrimoine génétique de l’humanité en s’assurant de sa descendance.
(5) Je vous renvoie ici aux deux articles de mon blog : « La paix de l’âme » du 6 février 2012 et « Spiritualité et Leadership » du 21 mars 2012.
(6) Je vous invite ici à remplacer le mot « reine » par « leader responsable ».
(7) Je vous invite ici à remplacer le mot « homme » par « leader responsable ».

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Le courage de changer

Depuis plus de dix ans maintenant j’accompagne des entrepreneurs et entraîne des directions générales à l’international. Au cours des nombreux entraînements à la prise de décision que j’ai pu mener avec les dirigeants en situation de stress, j’ai pu constater qu’il existait quatre vices comportementaux polluant les décisions et pouvant conduire l’entreprise à sa perte.

L’obsession de l’argent : gagner toujours plus, toujours plus vite par n’importe quel moyen pour satisfaire les exigences de l’actionnaire sur le court terme en négligeant les conséquences des décisions sur le moyen-long terme.
Le pouvoir : contraindre les personnes et les équipes à agir contre leurs volontés combien même les décisions prises apparaissent clairement incohérentes avec les valeurs et la stratégie de l’entreprise.
La jalousie : vouloir obtenir à tout prix ce que possède son collègue parce qu’on estime que ce qu’il a, est mieux que ce que l’on a soi-même.
L’égocentrisme : prendre des décisions pour satisfaire son intérêt personnel immédiat au détriment de l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise.

Ces comportements correspondent à des instincts de survie. Ils entraînent naturellement des luttes entre les personnes qui ne favorisent ni l’anticipation, ni l’affrontement raisonné des crises. Ils conduisent, au contraire, à générer encore plus de stress au sein du comité de direction et des équipes. La vision devient floue. Les valeurs ne sont plus un référent auquel on peut se rattacher ; elles deviennent volatiles et relatives (1). La stratégie et l’organisation font l’objet de maints remaniements qui sont incompréhensibles pour les collaborateurs voire qui ne font pas sens pour les dirigeants eux-mêmes.

L’incertitude, l’ambiguïté et la complexité croissante du monde dans lequel nous vivons nous conduit inévitablement vers une augmentation du niveau de stress car notre monde change en permanence et de plus en plus rapidement. Or naturellement nous avons peur du changement. Nous apprécions les habitudes qui nous rassurent et les rites qui nous sécurisent. Les modèles de leadership jusqu’ici utilisés pour conduire le changement répondent de moins en moins à cette nouvelle situation du temps présent.

Après l’expérience de ces dernières années, il m’apparaît donc plus clairement encore que le courage des dirigeants à affronter des situations de plus en plus complexes passera en priorité par deux éléments clés qui constitueront les nouveaux socles fondamentaux de la culture d’entreprise à venir : "Transmettre la vision" et "Donner la confiance" aux actionnaires, aux clients, aux collaborateurs, aux fournisseurs et aux citoyens. Mais pour cela, chacun devra se préparer très en amont à gérer sa peur de l’incertitude. Car c’est précisément lorsque les environnements deviennent incertains, complexes et ambigus que les dirigeants ont à faire preuve de calme. Dans ces situations, ils doivent être en mesure de gérer les émotions négatives qui les touchent au plus profond d’eux-mêmes. Les leaders ont donc à s’entraîner à traverser le changement le plus rapidement possible sans se mentir pour autant à eux-mêmes sur les peurs qui les poussent à agir.

Nous constatons qu’il est de plus en plus indispensable de changer de modèle de leadership. L’impact de la pollution de nos productions industrielles sur l’environnement nous conduit à tuer les systèmes vivants dont nous avons besoin pour survivre en tant qu’espèce. Les stratégies à court terme des financiers engendrent des crises économiques et sociales qui entraînent potentiellement de la violence et la montée des extrémismes politiques. La croissance en Europe stagne. Il nous faut donc changer de paradigme et inventer une autre vision pour l’avenir autour de nouveaux modèles de leadership.
Mais lorsque nous devons conduire ou vivre un changement, il est très important de savoir que nous traversons tous quelques étapes caractéristiques inéluctables plus ou moins rapidement.

La première est le refus de comprendre. Nous ne voulons pas changer. Pourquoi faudrait-il changer des habitudes qui nous conviennent si bien ? Pourtant le monde change autour de nous, le rythme s’accélère ; plus il est rapide, plus nous sommes en proie à développer des comportements qui ne favorisent pas le bien commun : exemple « Les changements climatiques, la pollution, le chômage, une délocalisation, un changement de président…, ce n’est pas moi qui vais régler ces problèmes. »

La deuxième étape est la résistance. Nous allons inventer de bonnes excuses pour préserver notre environnement de travail construit jusqu’alors, pour nous sentir en sécurité. Exemple :« L’actionnaire demande un retour sur investissement à deux chiffres, c’est normal, ça fonctionne comme cela depuis plus de 25 ans. Cette année il va certes falloir licencier 10% de notre effectif pour préserver ce résultat ; et puis de toute façon, si ce n’est pas moi qui agis, ils choisiront un autre dirigeant pour le faire à ma place. Peu importe les moyens, nous devons réussir. »

La troisième étape est l’opposition. Comme le changement nous effraie mais que nous sentons bien intuitivement à l’intérieur de nous-mêmes qu’il y a quelque chose d’étrange, une faille, un gouffre… nous allons développer de la colère qui mentionne qu’il y a inadéquation entre ce que nous sommes en train de vivre et ce que nous voudrions tout au fond de nous. « Occupy Wall Street, les Indignés, la Grèce qui sombre dans la pauvreté, tous des imbéciles, ils n’ont qu’à travailler et faire de la croissance, on ne peut quand même pas être solidaires de tout le monde. Et la nouvelle norme de Responsabilité Sociale de l’Entreprise que l’on voudrait nous imposer, je n’ai pas que cela à faire.»

La quatrième étape est la dépression. Nous ne pouvons rien contre le changement. La réalité est plus forte que nous-mêmes, elle nous dépasse ou elle nous dépassera voire, elle nous submergera. La fin des ressources naturelles comme le pétrole est annoncée vers les années 2050, le gaz naturel vers 2070…la montée croissante de la grande pauvreté…l’augmentation permanente de la dette… « Il va falloir changer de modèle mais je ne sais pas comment faire et je ne suis pas responsable de tout ça ».

La dépression continue à bourdonner sourdement à l’intérieur de nous si nous n’acceptons pas le changement. Généralement, la résistance au changement vient de ce que nous n’acceptons pas la réalité des faits. Que faut-il donc pour que nous nous résignions à changer ? Un cataclysme ? Une révolte planétaire ? L’organisation de microsociétés qui défieront nos organisations actuelles ? La dépression engendre l’aveuglement.

La cinquième étape qui précède celle de l’épanouissement, est la résignation. Nous n’avons pas envie de changer mais la réalité est tellement flagrante que nous n’avons pas le choix : il faudra se résigner.

Mais pour accompagner les personnes à passer de la résignation à l’épanouissement, cela nécessite un style de leadership particulier.

Des leaders qui se sentent responsables, pas seulement d’eux-mêmes mais également des autres.
Des leaders qui décident ; des leaders qui sachent définir la justesse de leurs décisions en mesurant leurs conséquences sur les parties impactées et concernées. Des leaders qui fassent respecter les règles communément admises.
Des leaders convaincus que les valeurs humaines fraternelles sont les plus hautes pour réussir à vivre en communauté.
Des leaders qui orientent leur stratégie sur le long terme en vue de servir les intérêts de leurs clients, de leurs collaborateurs, de leurs fournisseurs, de leurs actionnaires et des citoyens.
Des leaders qui sachent faire respecter la paix dans le monde et éviter les guerres inutiles.
Des leaders qui sanctionnent les dictateurs.

Il nous faut absolument changer de modèle pour construire le futur. Nous avons besoin de leaders lucides et qui aiment leurs équipes au-delà de toute autre chose.

(1) Il s’agissait ici du thème de l’Université d’été des dirigeants des entreprises privées et publiques de Belgique pour laquelle j’ai donné une conférence sur l’Urgence éthique à la fin du mois d’août 2012.

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« Comment être une entreprise aimée par ses clients et ses collaborateurs ? »

Les dirigeants participants à notre Advanced Leadership Programme sont restés quelque peu stupéfaits de notre dernier voyage à Paris. En effet le Président, et quelques membres du comité de direction de l’entreprise que nous avons visitée, nous ont présenté un thème un peu exceptionnel :
« Comment être une entreprise aimée par ses clients et ses collaborateurs ? ».
Comment est-il possible qu’un sujet comme celui-ci puisse devenir, entre autres, l’un des enjeux majeurs de leadership d’une entreprise ?
Ce n’est pas du tout habituel. Car au fond, sommes-nous vraiment en droit de nous demander si une entreprise a à être aimée ? Une personne, oui…mais une entreprise ?

D’une part, nous oublions souvent que l’entreprise est une personne morale pour laquelle les dirigeants et les collaborateurs ont des comptes à rendre. Mais la stratégie ambiante des affaires qui consiste à créer de la valeur pour l’actionnaire, et seulement pour l’actionnaire, ne favorise pas du tout la prise de conscience que sous le mot entreprise, il existe des êtres humains qui permettent de définir et d’atteindre des objectifs, d’innover et de produire, d’avancer et de changer le monde dans lequel nous vivons (1).

D’autre part, ce thème répond à des attentes pragmatiques majeures : crise sur les marchés et questionnement des actionnaires, interrogations des collaborateurs sur leur propre avenir et celui de l’entreprise, demande de confiance de plus en plus aigüe des clients, impossibilité de donner du sens à la stagnation actuelle de la croissance en Europe…

Pour comprendre un tel thème, il nous faut donc le décortiquer.
Être, c’est avoir une identité, c’est savoir qui nous sommes et où nous voulons aller. Pour cela, il faut s’interroger, s’introspecter, chercher à comprendre notre code génétique, analyser notre histoire, échanger nos émotions et identifier nos points forts et faibles. Quand les dirigeants d’une entreprise se lancent dans le développement d’un thème comme celui-ci, ils s’invitent donc à la table des collaborateurs pour les écouter, dialoguer, répondre à leurs questions avec transparence et vérité sans avoir peur de dire ce qui ne va pas bien et ce qui va bien.
À IECG, nous appelons cette première étape de leadership une thérapie d’entreprise.

Puis vient le mot « aimer ». La langue française ne nous aide pas beaucoup à séparer ce que les anglais distinguent entre « like » et « love ». C’est en réalité une partie du romantisme à la française qui se joue ici dans un thème comme celui-ci. Car la culture française a besoin de chaleur, de reconnaissance, d’environnements dans lesquels nous nous sentons bien et en confiance. La rigueur est possible mais seulement si on se sent aimés. Alors la langue n’opère pas de distinction shakespearienne.

Heureusement la philosophie grecque nous enseigne qu’il existe trois degrés de l’amour : eros, philia et agapé (2).
Eros est l’étape de la fusion avec l’autre, étape dans laquelle il est impossible de se séparer, celle de la passion amoureuse. J’aime l’autre parce qu’il me renvoie une bonne image de moi et il (ou elle) m’aime parce que je lui renvoie une belle image de lui (ou d’elle). Il s’agit du degré narcissique de l’amour. Celui-ci ne tolère ni transparence, ni vérité, il reste imaginaire. Autant dire qu’il ne peut pas être concerné par le développement du thème qui nous intéresse même si la course au narcissisme à travers le pouvoir, dans l’entreprise, est révélatrice du fait qu’il puisse y œuvrer et détruire. Qu’est-ce qu’une relation narcissique dans ce cas ? C’est par exemple le dirigeant qui est obsédé par la performance économique, qui explose la rentabilité de l’entreprise pour se faire bien voir de l’actionnaire et combler son égo…mais qui ne voit pas venir la crise qui va détruire l’entreprise qu’il dirige (3). Mais ce n’est résolument pas cet axe de leadership qui est retenu ici.
Philia est l’étape de l’amitié, celle de la reconnaissance et de l’acceptation de la différence de l’autre. C’est ce degré de l’amour qui retient alors toute notre attention en termes de leadership pour le sujet qui nous préoccupe. L’amitié consiste à comprendre l’autre, ses motivations, ses forces, ses faiblesses, ses émotions, son histoire.
Quelles sont en général les motivations des actionnaires ? Gagner de l’argent.
Des collaborateurs ? Être bien rémunérés et travailler dans un environnement épanouissant.
Des clients ? Recevoir un service et un produit de très bon rapport qualité prix.
Des fournisseurs ? Fidéliser leurs clients en leur apportant le meilleur service attendu.
Être aimé par ses clients et ses collaborateurs, c’est donc être en mesure de répondre à leurs attentes tout en conciliant le fait que l’actionnaire veuille gagner de l’argent…mais pas n’importe comment, sur le long terme…pour durer.
À IECG, nous appelons cette deuxième étape de leadership la conduite éthique du changement.

Tout changement consiste à sortir de sa zone de confort. Ici, c’est l’acceptation des volontés différentes de chacun des acteurs qui permet de développer une vision globale du leadership de l’entreprise pour trouver, à partir de la synthèse des motivations de l’ensemble des parties concernées, le point d’équilibre de leadership qui favorise la mise en avant de tous, pour la réussite économique et humaine de l’organisation concernée.
Mais cela ne s’improvise pas. Le Président doit être convaincu de la démarche et faire adhérer les membres de son comité de direction au thème de l’amour de l’autre. Ces derniers doivent être les relais de cette « amitié » auprès des managers qui, eux-mêmes, doivent transmettre ce lien de relation à leurs collaborateurs. Dans tous les cas, tous doivent être tendus vers une même motivation : l’amour du client.

Agapé est la troisième étape de l’amour. Il s’agit là d’un amour de communion avec l’autre: j’aime l’autre pour rien, gratuitement, sans rien attendre de lui en retour. Je ne crois pas que ce stade puisse être possible dans l’entreprise, l’un attendant toujours quelque chose de l’autre, c’est ce qui permet la tension vers l’objectif à atteindre. La relation d’argent entre tous ne favorise pas ce degré de l’amour. Le faudrait-il d’ailleurs ? Si nous étions déjà capables de passer de l’eros à la philia, ce serait un pas considérable pour l’humanité et le monde des affaires.

L’entreprise que nous avons visitée à Paris est en tous cas entrée dans cette démarche de philia. Et il me semble que cela est rendu possible par cette condition que les dirigeants, tout d’abord, aient la capacité à partager des valeurs humaines fortes, à échanger librement entre eux en se respectant les uns les autres, en écoutant leurs désaccords et leurs points de convergence. C’est le rôle du leader de conduire son comité de direction en recherchant le maximum de consensus sur les sujets stratégiques à traiter et à montrer l’exemple en agissant avec humilité dans les comportements : c’est ce que j’appelle personnellement en termes de leadership, l’autorité.
Ensuite, il y a à prendre des décisions, à les faire appliquer avec justesse et équité, à les commenter et les expliquer à tous en vérité. Car si la philia appelle au respect de l’autre, elle requiert la justice, elle ne souffre pas l’injustice, le délit de sale gueule, la promotion favorisant « les copains de promo » aux plus méritants, le mensonge. Enfin, il faut aimer ses clients. L’entreprise n’existe que parce qu’elle à des clients, c’est-à-dire une partie de l’humanité que nous avons à servir. Quoi de plus beau que de se mettre au service de l’autre pour lui apporter le meilleur de ce que nous pouvons faire pour lui ?

Je suis bien conscient que j’évoque avec vous ici une inversion totale des modèles habituels de leadership. Mais cela est possible et pas seulement dans les livres, l’entreprise dont je vous parle est sur ce chemin. Bien sûr rien n’est jamais idéal mais si nous étions capables de passer d’un modèle de leadership qui consiste à satisfaire essentiellement le simple besoin narcissique de l’actionnaire à un modèle qui favorise le respect et le service de l’autre, non seulement nous deviendrions plus performants mais encore plus simplement humains.

(1) Je vous renvoie ici à La leçon d’éthique de Lady Rice, l’une des dirigeants de Lloyds Banking Group, membre du conseil de la Banque d’Angleterre et Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique. Même si Lady Rice nous entretient ici du monde de la finance, ce qu’elle exprime vaut pour toute entreprise et tout métier qui à a voir avec une personne morale : « Les règles de comportement dans l’industrie financière n’accordent pas assez d’importance à l’individu. C’est pourtant lui qui réalise les performances de l’entreprise, par son professionnalisme et ses principes éthiques. S’il ne les respecte pas, c’est l’entreprise tout entière qui en subit les conséquences car elle n’a pas su prendre ses responsabilités […] Il faut rappeler aux professionnels de la finance leur responsabilité vis-à-vis de leurs clients. Ils doivent apprendre à les servir comme ils serviraient leur grand-mère, avec soin et conscience. Et ne pas simplement tenter d’écouler des produits financiers sans se soucier des conséquences pour les acquéreurs.», in L’HEBDO, N°30, semaine du 26 juillet 2012, p. 41.
(2) Je vous renvoie ici, pour une présentation plus détaillée, au bel article « L’amour » d’André COMTE-SPONVILLE in Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995, p. 291 – 385.
(3) ENRON, ANDERSEN, WORLDCOM, LEHMAN BROTHERS…

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« Leadership à la chinoise »

Le dernier module de notre Advanced Leadership Programme  s’est déroulé en Chine. Nos dirigeants participants sont partis à la rencontre de directions générales d’entreprises chinoises pour comprendre comment leur modèle de leadership éthique et responsable se trouve être étroitement lié au confucianisme, au taoïsme et à la mise en pratique, consciente ou inconsciente, de l’art de la guerre dans les prises de décision stratégique.                                                                                                                                   Dans l’empire du milieu, la notion de l’éthique prend ainsi un tout autre sens. Pour la comprendre et réussir vos relations d’affaires en Chine il faudra d’abord connaître les mythes fondateurs. En effet, ils sont révélateurs de la manière dont se comportent les individus en accord avec leur civilisation. Ils influencent malgré nous nos inconscients individuels et collectifs. Ils nous transmettent un langage ; celui de la culture à laquelle nous appartenons malgré nous, ou encore, celle avec laquelle nous cherchons à communiquer. Ne pas connaître les mythes fondateurs de sa propre culture, c’est nécessairement se méconnaître ; et ne pas connaître les mythes fondateurs de la culture dans laquelle nous souhaitons « relationner » pour faire des affaires, c’est courir le risque de l’incompréhension totale de l’autre.

Les mythes fondateurs constituent le code génétique d’une civilisation. Ils représentent son histoire, ses fondements, la manière dont son système de pensée et son mode d’organisation se sont construits à travers le temps. Ils sont très souvent symboliques et cachés. Et pourtant ils sont la mémoire inconsciente de la culture. Ils sont liés à des personnages symboliques réels ou fantasmés, à des environnements géographiques particuliers et à des phases constitutives spécifiques de son évolution.
Le travail de réflexion sur les mythes fondateurs permet de comprendre les comportements du présent à la lumière du passé.

En Occident, deux mythes en particulier ont façonné notre histoire : le mythe grec de la naissance des dieux et de l’être humain et le mythe monothéiste de la Genèse.
Le libéralisme est par exemple une réponse au mythe de la création d’Adam et Ève. Il s’est construit sur la recherche du paradis perdu dans lequel seul le bonheur absolu était accessible.
Nous en avons conservé en mémoire plusieurs éléments : nous devons conclure des affaires rapidement (Dieu a créé le monde en six jours) et nous ressentons souvent un sentiment de culpabilité lié à la faute originelle, ce qui nous vaut d’avoir inventé les droits universels de l’Homme et le concept de responsabilité.

En Chine, il existe un mythe particulièrement fondateur qui est celui de la séparation entre le Ciel et la Terre. Celle-ci a duré 18.000 ans et l’être humain en a été la conséquence (1).
Ce qui signifie que très souvent les chinois éprouvent un sentiment de honte (la face) d’avoir été cette conséquence (et non la cause) et ils ont maintenant tout leur temps pour faire des affaires.
Ce qui compte d’abord pour eux, c’est la relation, l’établissement de l’harmonie entre le Ying et le Yang, entre le principe féminin et le principe masculin, entre l’énergie négative et l’énergie positive entre les personnes.

Ces mythes influencent donc directement nos comportements de manière très souvent totalement inconsciente d’où les incompréhensions notoires qui peuvent naître dans les relations d’affaires.
Les occidentaux veulent conclure des affaires très vite alors que les chinois prennent d’abord le temps de la relation pour jauger, observer, établir l’équilibre.
En Occident, l’éthique répond à la question : « comment puis-je vivre pour être heureux ? » (recherche inconsciente du paradis perdu)
alors qu’en Chine l’éthique répond à la question : « comment pouvons-nous vivre pour être efficace ? » (recherche inconsciente de l’harmonie originelle entre le ciel et la terre) (2).

Nous ne pouvons pas nous affranchir de ces différences car chacun fonctionne selon les codes référents à la culture dans laquelle il est né et dans laquelle il a été éduqué. Mais il existe une porte ouverte à l’amélioration de son propre leadership dans la conduite des affaires et à l’amélioration des comportements au sein d’une organisation. Il est pertinent de voir qu’une entreprise occidentale qui souhaite développer un modèle de leadership qui repose sur les valeurs du respect, de la loyauté et de l’engagement par exemple a peu de chance de réussir à le faire fonctionner en Chine si les chinois ne comprennent pas les fondamentaux de la culture occidentale. L’inverse est tout aussi vrai pour une entreprise chinoise qui souhaite développer un modèle de leadership qui repose sur les valeurs de l’harmonie, l’équilibre, l’énergie et la face ; elle a peu de chance de réussir à le faire fonctionner en Occident si les occidentaux ne comprennent pas les fondamentaux de la culture chinoise.
C’est donc à partir d’analyse de cas réels concrets vécus en commun que notre groupe de dirigeants a pu s’entrainer à prendre des décisions stratégiques et opérationnelles cohérentes avec les valeurs de l’Orient et de l’Occident au filtre des différents mythes fondateurs.

Nos dirigeants participants ont ainsi pu concrètement expérimenter le fait qu’en Chine, une stratégie n’est pas noire ou blanche mais noire et blanche (à l’inverse de l’Occident).
Le mode d’approche de l’existence n’est pas direct mais indirect (3). Car le meilleur chemin pour se rendre d’un point A à un point B n’est pas le sentier le plus court mais le plus adapté à chaque situation rencontrée pendant le cheminement.
Le leadership à la chinoise cherche donc à conjuguer la souplesse et la rigidité : souplesse dans les relations, les réseaux d’échange dans lesquels l’amitié est toujours intéressée ; rigidité dans l’application des décisions, des processus et des méthodes.

Le témoignage d’une dirigeante chinoise en retour de l’expérience de l’étude d’un cas d’affaire analysé en commun entre occidentaux et chinois dans l’un de nos workshops exprime le décalage culturel :
« Le comportement occidental est plus direct avec une initiative de prise de parole instantanée pour s’exprimer. Les chinois observent d’abord puis s’expriment avec une attitude qui semble plus judicieuse. Les occidentaux ont un bon sens de l’éthique individuelle ; les chinois ont plus l’esprit d’équipe en prenant en considération les relations humaines, ils veulent agir de manière à ce que tout le monde gagne dans la situation. Les occidentaux ont plus tendance à partager le pouvoir alors que les chinois centralisent le pouvoir. »

La prochaine étape de notre Advanced Leadership Programme se déroulera à Paris. Nous irons à la rencontre du « Leadership à la française » qui fera l’objet de mon prochain article.

(1) Yu DAN, Le bonheur selon Confucius, 2011.
(2) François JULLIEN, Nourrir sa vie. À l’écart du bonheur, Seuil, 2005
(3) Le Lao-Tseu, Albin Michel, 2007

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"Leadership à la québécoise"

Lors du dernier module de notre Advanced Leadership Programme, nos dirigeants participants sont partis à la rencontre de directions générales d’entreprises québécoises pour comprendre leurs modèles de leadership éthique et responsable.

Nous avons ainsi eu le plaisir et l’opportunité de visiter trois entreprises pour lesquelles nous étions particulièrement intéressés à comprendre comment elles conciliaient, dans leur développement croissant, le succès économique avec la réussite humaine : une entreprise d’État de plus de 5000 employés fondée il y a plus de 40 ans ; une entreprise familiale de plus de 10.000 employés créée il y a plus de 50 ans ; une entreprise de droit privé de plus de 30.000 collaborateurs créée il y a plus de 100 ans.
Leur particularité commune, au-delà du fait qu’elles ne partagent pas le même cœur de métier mais qu’elles sont leader sur leurs marchés respectifs, vient de ce que les dirigeants ont mis, ou sont en train de mettre en place, des plans de formation au leadership des leaders de leur entreprise qui favorisent l’appropriation des valeurs et de la stratégie dans leur prise de décision. Ces formations, ou mieux encore ces entraînements, sont orientés sur les bons comportements que les leaders doivent développer dans leur quotidien en cohérence avec la culture de leur entreprise et cela pour être performant tant sur le plan humain que financier.

C’est sur ce point entre autres, me semble-t-il, que les entreprises québécoises que nous avons visitées nous ont montré une certaine longueur d’avance sur les entreprises européennes car, en effet, les valeurs de l’entreprise affichées font toujours l’objet d’une appropriation comportementale par les leaders. Et il semble que cela favorise concrètement une marche en avant de l’entreprise qui permette tant une performance durable qu’un avantage concurrentiel. Ce succès se veut orienté vers le service d’un projet d’humanité, lequel consiste à servir des clients, des employés, des fournisseurs, des actionnaires et une partie de la société en général. Nous avons également remarqué que dans ces entreprises, les leaders cherchaient à être exemplaires et ne transigeaient pas sur une éventuelle adaptation des valeurs avec certaines mauvaises pratiques parfois utilisées dans le monde des affaires.

Dans le cadre de mes cours ou conférences pour dirigeants, je rappelle souvent cette distinction : le modèle de leadership éthique définit un mode de conduite de l’entreprise dans lequel les leaders ont sans cesse à s’assurer qu’ils prennent des décisions et mettent en œuvre des plans d’action qui sont cohérents avec les valeurs, la stratégie et les objectifs à atteindre de leur organisation ; alors que le modèle de leadership responsable, quant à lui, définit un mode de conduite de l’entreprise dans lequel les leaders ont sans cesse à s’assurer de l’impact de leurs décisions sur les parties prenantes (1) de l’organisation et également sur l’environnement. Ces deux modèles ne s’opposent pas, bien au contraire, ils se complètent (2). Nous en avons vu au Québec un illustration concrète.

Mais il nous faut aller plus loin encore. En tant que théologien et philosophe j’aime comprendre et connaître les origines des cultures. Lorsque j’applique cette grille de lecture à une organisation, c’est ce qui me permet précisément de pratiquer ce que j’appelle une thérapie de l’entreprise afin de diagnostiquer le remède à son mal être, sa souffrance, ses échecs économiques et humains. C’est ce qui me permet de comprendre le code génétique qui sous-tend l’ensemble de l’histoire de l’entreprise.

J’ai donc appliqué cette méthode aux entreprises que nous avons visitées au Québec pour comprendre pourquoi ces organisations restent performantes sur la durée et ont été très peu impactées par la crise financière de 2008. Car même si le succès des entreprises tient souvent au départ à l’enthousiasme, la passion et aux valeurs humaines de leurs fondateurs, il n’en demeure pas moins que celles-ci perdurent au-delà de leur acte de création. Il existe donc quelques fondamentaux culturels (3) qui permettent de comprendre cette réussite. Je me suis donc posé simplement une question : en quoi les modèles de leadership de ces entreprises sont-ils liés étroitement à la culture québécoise ? J’ai trouvé au final trois éléments clés de réponse que je reconfigure à travers la trame historique du Québec (4).

D’abord, son origine amérindienne, les québécois sont les hôtes des amérindiens. Au Québec, bien que la langue utilisée soit le français, nous nous trouvons en Amérique du Nord. Cela a favorisé un certain type de personnalité, celui de « coureur des bois » : celui-ci est un chasseur rapide et pragmatique (négoce des fourrures). Le modèle de leadership adopté par les entreprises que nous avons visitées inclut naturellement cet élément. Le leader doit être réaliste, rapide et pragmatique.

Ensuite, son origine française gallicane. Le Québec est une terre missionnaire dont les québécois sont issus de familles venues de France qui ont amené avec elles des valeurs utopiques et réformatrices telles que la liberté, l’égalité et la fraternité. Elles ont également apporté un modèle institutionnel et d’aide sociale de type catholique au service du bien commun. Les valeurs de leadership qui en découlent directement sont celles de l’autonomie, la responsabilité, le sens de l’intérêt collectif.

Enfin, son origine britannique avec l’installation du pouvoir anglican. Car il ne faut pas oublier que le Québec est la province francophone du Canada. Les britanniques ont apporté avec eux le comportement rigoureux commercial qui se traduit par des éléments clés de leadership tels que la civilité, le respect des règles, l’adaptation et la conquête.

Je constate donc que leadership à la québécoise, c’est un mélange de réalisme pragmatique, de liberté conquérante, de sens du bien commun, de respect de soi et des autres. Nul doute que les entreprises que nous avons visitées sont issues de cette origine. Pourquoi réussissent-elles à maintenir leur croissance et le sens de leur projet ? Parce qu’elles ne transigent pas sur les valeurs originelles de leur culture. C’est ce qui a permis au Québec de ne pas être impacté par la crise de 2008. Par contre ce qui se profile à l’horizon, la grève des étudiants des universités qui dure depuis deux  mois maintenant en témoigne, c’est une crise sociale, c’est-à-dire une crise de valeurs ; car le gouvernement canadien a une tendance à se tourner de plus en plus vers un mode de fonctionnement ultralibéral qui favorise l’individu plutôt que la communauté et qui ne convient pas au code génétique du Québec. Pour retrouver le sens à donner au Québec potentiellement en crise, il suffit de relire avec attention la maxime qui se trouve sur les plaques d’immatriculation de toutes les voitures québécoises : « Je me souviens » ; n’oublions pas d’où nous venons.

J’aime rappeler à mes clients ce proverbe berbère : « Si tu veux savoir où tu vas, regardes d’où tu viens » ; le fameux « Connais-toi toi-même » de Socrate appliqué à la définition du modèle de leadership éthique et responsable de l’entreprise et à sa compréhension profonde, en vue de la propulser vers une performance durable au service des valeurs humaines les plus hautes. Nous avons eu au Québec un remarquable exemple de son application concrète.

La prochaine étape de notre Advanced Leadership Programme se déroulera à Shanghai. Nous irons à la rencontre du « Leadership à la chinoise » qui fera l’objet de mon prochain article.

(1) Je ne reprends pas ici la distinction établie par la langue anglaise entre l’actionnaire (shareholder) et les parties prenantes (stakeholders). Je ne suis pas partisan de cette différence. Pour nous à IECG, les parties prenantes sont les clients, les employés, les fournisseurs, les actionnaires et toute autre institution concernée par les décisions que nous avons à prendre en tant que dirigeants pour servir la double mission économique et humaine qui nous est donnée de faire vivre dans l’entreprise.
(2) Il est souvent d’usage de confondre le modèle de leadership avec le modèle de gouvernance de l’entreprise. Le leadership définit la manière dont les dirigeants doivent se comporter pour servir la mission de l’entreprise ; la gouvernance définit la manière dont l’entreprise est organisée pour servir la mission qui lui est donnée de mettre en mouvement.
(3) Lors de notre arrivée à Montréal, j’avais pris soin de demander à l’un de mes amis professeur à l’Université du Québec à Montréal de nous donner une conférence sur les origines culturelles du Québec. Il se reconnaîtra très probablement dans mon analyse.
(4) Je vous livre ici une synthèse et une analyse toutes personnelles de ma compréhension du modèle québécois adapté à la notion du leadership à partir de ce que nous avons vu et entendu durant nos rencontres avec les dirigeants, mais également de ma propre expérience, ayant fait mes études de doctorat en philosophie et théologie à l’Université Laval de Québec.

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Spiritualité et Leadership

Le mot spiritualité renvoie à la manière dont notre esprit ressent le lien intime qui nous unit à nous-mêmes, aux autres êtres humains, à la nature et au cosmos tout entier. Ce qui permet le ressenti intuitif de ce lien est l’âme. L’âme est le souffle de vie donné par l’inconditionné.
L’inconditionné est le principe des origines qui n’est soumis à aucune condition. En théologie, nous l’appelons Dieu ; en philosophie, le fondement de l’Être. La spiritualité est donc une approche de l’existence qui permet â l’être humain de se mettre en paix avec son âme pour développer une juste relation avec soi-même et les autres. Mais notre monde se compose d’être et de non être ; autrement dit de bien et de mal. Notre âme se trouve donc naturellement soumise à ces deux énergies négative et positive qui se complètent. Dans la mystique, nous appelons ce principe la coïncidence des contraires (1). L’art de conduire sa propre vie réside dans cette capacité à gérer ce qui semble a priori s’opposer.

Le leadership est cet art qui se manifeste par sa capacité à fédérer et à mobiliser les énergies. S’il consiste aussi à prendre des décisions et conduire des plans d’action cohérents avec des valeurs humaines fortes dans lesquelles nous croyons, il est avant tout la capacité à savoir gérer ses émotions personnelles. Le leadership nous questionne sur la manière dont nous pouvons apprendre à reconnaître et apprivoiser les peurs inconscientes qui viennent, malgré nous, parasiter nos comportements. Ainsi pour connaître les tendances de son type personnel et celles des personnes de son entourage, à IECG nous utilisons une tradition spirituelle millénaire : l’Ennéagramme.
Il s’agit d’une méthode de connaissance de soi, un moyen de développement personnel dont le but est de définir le modèle de leadership personnel qui nous permettra de devenir, dans un premier temps, leader de nous-mêmes. « C’est d’abord parce que je me remets en cause que j’apprends ce qui en moi fait obstacle à la relation » (2).
Son approfondissement, jamais terminé, nous conduira à développer ensuite notre capacité à donner du sens aux autres et à les faire adhérer à un projet de société qui dépasse largement la seule obsession de performance économique de l’ultralibéralisme ambiant actuel. A ce sujet l’utilisation de l’ennéagramme dans les entreprises est souvent une falsification de son utilisation d’origine. Il n’est ni un outil pour recruter ou évaluer les collaborateurs ni pour développer des processus de communication qui consisteraient à manipuler les autres. Au contraire "l’ennéagramme est la plus ancienne, la plus pertinente, la plus juste des méthodes de connaissance de soi, de connaissance des autres, de développement personnel et spirituel" (3).

Dans l’Ennéagramme, il existe pour l’être humain neuf types de personnalité soumis chacun à une énergie positive (la vertu) et une énergie négative (le vice). Lorsque l’être humain se sent bien dans sa peau, il se tourne naturellement vers l’être, c’est-à-dire sa vertu ; quand il se trouve sous stress, il tend naturellement vers le non-être, c’est-à-dire son vice. Les vices proviennent des peurs personnelles qui ont conduit à la construction de notre personnalité durant notre petite enfance. Ils s’activent naturellement, sans même que nous en ayons conscience, lorsque nous nous trouvons sous pression. C’est pourquoi
"Chacun de nous est un conglomérat de certaines qualités, talents, forces, faiblesses
….organisés rassemblés d’une manière particulière et originale" (3).

Certains font remonter la découverte de l’ennéagramme au VIe siècle avant J.C. en la personne de Pythagore, presque tous s’accordent pour citer les Pères du désert au Ve siècle de notre ère mais c’est au sujet de la présence du diagramme – symbole de l’ennéagramme – chez les maitres soufis que tous s’accordent enfin (3).

La tradition spirituelle d’origine propre à l’Ennéagramme ouvre alors sur un espace dans lequel Dieu, ou le fondement de l’Être, a cette capacité à venir nous envahir de son souffle pour nous conduire sur le chemin de la vertu, afin de dépasser les vices qui nous paralysent. Cette rencontre avec Dieu, ou l’Être, dans la contemplation, la méditation et la réflexion nous permet de nous mettre en paix avec nous-mêmes.

Seul l’esprit pacifié acquiert la capacité à développer l’amour fraternel nécessaire à l’édification d’une société dans laquelle les êtres humains se reconnaissent comme des frères provenant d’une même origine. À ce stade, l’Homme pacifié laisse émerger les ressources émotionnelles et rationnelles de son être intérieur pour construire des relations d’équité entre les personnes.

Le thème "Spiritualité et Leadership" répond ainsi à la préoccupation ultime du sens à donner à notre vie : que nous soyons leader d’une situation, d’une équipe ou d’une organisation, nous avons impérativement à mettre en pratique le principe de responsabilité qui consiste à mesurer l’impact de nos décisions et de nos comportements sur nous-mêmes et les autres. Une telle approche nous conduit nécessairement à revisiter les concepts inhérents à tout modèle de leadership éthique : l’autorité, l’amour et la justice (4).

(1) Cf. Maître Eckhart pour la spiritualité occidentale et la philosophie du Yin et du Yang pour la spiritualité chinoise.
(2) Marielle Bradel, L’ennéagramme, un chemin de vie, DDB, 2011
(3) René de Lassus, L’ennéagramme, les 9 types de personnalité, Marabout, 1997             (4) L’autorité est le contraire du pouvoir. L’amour est le contraire de la recherche  obsessionnelle de l’argent. La justice est le contraire de l’iniquité.

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« La paix de l’âme »

Vous avez été particulièrement nombreux à réagir à mon dernier article « 2012 : la bonne étoile » en me demandant d’approfondir certains aspects que j’y soulevais. Alors je fais le choix de vous entretenir ici de « La paix de l’âme ».
Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, de par sa technicité, sa rapidité, son égoïsme de jouissance ultralibérale et sa recherche permanente de performance en tout genre nous éloigne de nous-mêmes. L’angoisse, l’anxiété, la colère, la jalousie, la démesure, le mensonge témoignent, à titre d’exemple, de l’augmentation continue de notre niveau de stress. Dans ce cas notre cerveau pulsionnel reptilien est particulièrement activé au détriment de l’exercice de notre responsabilité globale car nous y défendons notre instinct de survie individuelle.
Partons ensemble sur un autre chemin, celui de la paix et de la sérénité ; j’ai une raison toute particulière à vous faire une telle proposition. Comme je l’ai écrit dans l’introduction de mon livre : L’urgence éthique, j’ai exprimé que j’appartenais au courant de la mystique contemplative. J’écrivais alors : « Afin d’éviter toute confusion, je dois d’emblée préciser ce que je signifie par mystique contemplative. Il s’agit, par la méditation et l’observation silencieuses de notre monde et de l’être humain, de la tentative de communier au mystère de la vie, de la nature qui nous entoure et de l’univers auquel nous appartenons. Cette voie spirituelle conduit à la reconnaissance de ce mystère et à la prise de conscience de notre humanité ; elle implique nécessairement la mise en œuvre pratique de notre responsabilité individuelle et collective dans nos actions quotidiennes. Il s’agit d’un chemin jamais achevé et sans cesse à travailler. » (1)

J’y ai ajouté une autre mention selon laquelle je suis un philosophe et théologien humaniste libre penseur n’appartenant à aucune école ou église particulières, même si je me reconnais dans une tradition culturelle sous-tendue par les philosophies égyptienne et grecque et la spiritualité judéo-chrétienne (2). Je dois également vous dire mon goût croissant pour les mystiques arabo-musulmane et taoïste.
Je crois donc précisément que le thème de la paix de l’âme, s’il est travaillé avec assiduité, volonté, réalisme et humilité conduit à la prise de conscience de la responsabilité humaine. J’en ai fait un sujet d’éthique appliquée à la prise de décision pour les dirigeants dans le monde des affaires. Je travaille à partir de ces principes de base dans l’accompagnement des dirigeants depuis dix ans maintenant sans presque jamais en avoir révélé les fondements mais en ayant toujours pu en mesurer les résultats concrets, simples, pragmatiques et efficaces. La teneur de vos réactions à mes écrits me pousse donc à aller plus loin dans cette présentation. Le fait de prendre des décisions « équitables » pour l’actionnaire, le client, l’employé, le fournisseur (et tout autre partie prenante concernée et impactée par les situations que nous visons) provient au préalable de la prise de conscience que nous appartenons tous à un même fondement.
Qu’est-ce que l’âme ?
Dans la tradition philosophique grecque, elle est ce qui permet de maintenir le lien entre l’éternité et l’être humain. Elle est ce bout de soi qui nous appartient entièrement mais qui nous échappe également totalement. La voie de la sagesse consiste ainsi à élever son âme, c’est-à-dire à prendre conscience que nous avons à l’intérieur de nous une partie qui appartient à celui du monde des dieux. Ainsi en est-il à titre d’exemple de l’Orphisme : Zeus, foudroyant les titans dans le combat qu’il mène contre eux, façonne l’être humain avec leur sang (la part de notre divinité) et la boue issue des restes de cendre de ce combat (la part de notre humanité). Ainsi lorsque nous mourons, notre âme rejoint l’éternité. Mais le fait d’avoir une partie de nous qui appartient au monde des dieux ne fait pas pour autant de nous des dieux, nous sommes mortels. L’orgueil revient précisément à ne pas l’accepter.
Dans les traditions monothéistes (3), l’âme est le souffle de vie donné par Dieu. Au moment de la création de l’être humain, Dieu façonne Adam avec de la glaise et lui insuffle un souffle de vie dans les narines. La glaise représente ainsi notre part d’humanité et ce souffle (l’âme) notre part de divinité. Lorsque nous mourons, selon les traditions, notre âme rejoint le paradis ou le purgatoire ou l’enfer, conséquences de notre comportement sur terre. Cela signifie que la vie nous a été donnée par un Autre et que nous ne tenons pas notre nom de nous-mêmes. Cela doit nous conduire sur le chemin de l’humilité.
Le fait de nous interroger sur l’âme nous conduit donc naturellement à nous questionner sur la notion de Dieu.
Qu’est-ce que Dieu ?
Dans les traditions spirituelles, Dieu n’existe pas, il EST. Or nous nous sommes construits beaucoup d’image de Dieu en cherchant à le faire entrer dans le registre de l’être humain. Il faut cependant distinguer en philosophie la notion d’essence de celle de l’existence. L’être humain fait exister les choses. Il leur donne un nom : un arbre, un oiseau, une fleur…Imaginez que l’espèce humaine disparaisse à la suite d’une catastrophe naturelle globale, les choses n’existeraient plus, elles seraient ; car il n’y aurait plus personne pour leur donner un nom et les faire exister.
Dieu, c’est donc l’inconditionné (4). C’est-à-dire le principe originel qui a donné naissance à toute chose et qui n’est soumis à aucune condition. Tout provient de l’inconditionné : la nature, les animaux et l’être humain. Il existe donc une part de Dieu en toute chose (5). Il s’agit de l’âme, part de l’inconditionné qui se trouve en nous.
Comment trouver le chemin de l’âme ?
Le souffle de vie éternelle de l’inconditionné se trouve caché à l’intérieur de nous mais ne demande qu’à se révéler. Or le rythme quotidien de nos vies, les appels incessants à l’abondance de notre société de surconsommation, la recherche de perfection et d’objectifs à atteindre en tout genre polluent notre relation à l’âme, ils nous en éloignent. Ils nous installent dans le tumulte incessant de l’inessentiel et du superflu.
C’est la méditation sur soi, sur les autres et sur le monde qui nous entoure qui doit nous permettre de nous mettre en route vers notre âme. Car le temps de la méditation consiste à mettre en relation notre âme avec l’inconditionné.
Qu’est-ce que la méditation ?
Il s’agit d’un temps privilégié qui nous permet de nous mettre en retrait, dans lequel nous faisons taire le tumulte de l’abondance des choses qui nous entoure ; un moment où nous acceptons d’entrer en nous-mêmes, de nous retrouver avec nous-mêmes pour nous regarder en face afin de faire la vérité ; un instant privilégié dans lequel le silence favorise l’union à nous-mêmes, aux autres et à la nature qui nous entoure ; un lieu d’intimité tout personnel pour ressentir l’union à l’inconditionné. Les Grecs ont appelé la sensation de ce moment mystique, le kairos : l’irruption de l’éternité dans le temps présent. La méditation est donc l’attitude qui consiste en la tentative de la communion au mystère de l’existence humaine. Elle doit conduire à la paix de l’âme.
Qu’est-ce que la paix intérieure ?
Il s’agit d’une sensation de bien être qui nourrit le corps et l’esprit. Je pourrais même dire que son expérience est celle de la sensation du vide de soi-même et des choses. Un moment dans lequel la pensée s’arrête, sans passé, sans futur, seulement l’instant du présent à vivre dans le silence et la solitude ; sans rien attendre en retour de soi-même, des autres et de Dieu. La paix intérieure, c’est le vide. Ce sentiment intérieur d’abandon total qui se donne et qui permet d’appréhender le mystère de ce que nous sommes, c’est-à-dire le vide absolu. Dans cet instant, nous mourons à la représentation imaginaire de nous-mêmes l’espace d’un instant fugace pour nous laisser envahir par la paix.
Quelles implications pratiques pour l’éthique du dirigeant ?
L’expérience de la paix intérieure conduit à reconnaître que l’être humain, quel qu’il soit, provient du même fondement unique, l’inconditionné. De par ce fait, comme le dit l’Évangile, le serviteur n’est pas plus grand que le maître et le maître pas plus élevé que le serviteur (6). Autrement dit, il n’y a ni maître, ni esclave. L’employé, le client et le fournisseur ne sont pas les esclaves de l’actionnaire. Tout comme l’actionnaire n’est pas l’esclave de l’employé, du client ou du fournisseur. Conscient de ce principe d’équité, le dirigeant à donc à rendre la justice, c’est-à-dire l’équité, dans chaque prise de décision stratégique et opérationnelle qui est la sienne. Cela doit impliquer la naissance d’un nouveau modèle de leadership dans lequel le dirigeant gère la cohérence entre les valeurs humaines de l’entreprise, sa stratégie, ses objectifs de performance économique et les bons comportements à développer pour respecter chaque partie prenante. Pour cela, le dirigeant doit prendre de la distance avec lui-même, avec ses émotions profondes et mettre en place un processus d’analyse et de prise de décision qui permette la paix avec soi-même et l’équité entre tous.
C’est dans ce sens et à partir de la mystique contemplative que j’ai donc développé ma méthode d’analyse et de résolution de cas à partir de principes simples. Si vous n’aimez pas l’humanité, vous ne pouvez pas rendre la justice. Il y a un préalable à cela : la paix de l’âme. L’ultralibéralisme est une théorie et une philosophie dont les auteurs ont une âme tourmentée qui n’aime pas l’humanité et idolâtre l’argent au détriment du bien commun.

(1) in L’urgence éthique, une autre vision pour le monde des affaires, Editions IECG – JePublie, 2010.
(2) Beaucoup d’entre vous m’ont demandé si j’étais croyant. Personnellement je crois en Dieu tel que défini dans la suite de l’article. Je crois également en l’interprétation symbolique de la mort et de la résurrection de Jésus.
(3) Judaïsme, Christianisme, Islam.
(4) Je reprends ici l’expression du philosophe et théologien Paul TILLICH. Pour une étude approfondie, vous pouvez vous reporter ici à : André GOUNELLE, Parler de Dieu, Van Dieren Éditeur, 2005 et à Emmanuel TONIUTTI, Paul Tillich et l’art expressionniste, Presses de l’Université Laval, 2005.
(5) Je l’avais déjà cité dans mon article précédent mais pour bien comprendre que ce type de langage n’est pas réservé aux croyants ou bien au monde de la religion, je vous renvoie à la relecture athée de l’âme d’André COMTE-SPONVILLE in L’esprit de l’athéisme, Albin Michel, 2006. D’autre part, dans la philosophie taoïste chinoise, nous pouvons sans exagération comparer cette notion de l’âme à celle du QI, énergie vitale qui se trouve en toute chose et dont l’exercice du DAO (la VOIE) doit permettre de retrouver l’harmonie et l’équilibre entre l’être humain et la nature.
(6) Jean 13/16. Il s’agit du passage consacré au lavement des pieds.

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