Dirigeant et schizophrène ?

Depuis 10 ans, j’ai rencontré environ 5000 dirigeants un peu partout dans le monde. Cette question revient sans cesse chez les plus lucides : « Suis-je en train de devenir schizophrène ? » Ou traduit autrement, « puis-je défendre des valeurs personnelles à travers lesquelles le respect de l’être humain me semble fondamental tout en continuant à prendre des décisions au quotidien dans l’entreprise qui sont seulement orientées par l’obsession de faire gagner de l’argent aux actionnaires ? A posteriori, de nourrir mon bonus ». Voilà pour ceux qui se posent la question ce qu’on appelle un dilemme éthique.

Mais qu’est-ce que la schizophrénie ? L’étymologie grecque du mot schizophrène signifie un esprit fendu à travers lequel se développe «…l’incohérence de la pensée, de l’action et de l’affectivité »(1) . Cette incohérence est due à un mécanisme totalement inconscient qui est celui de l’angoisse de mourir à laquelle nous sommes tous soumis. Or dans l’entreprise, nous explique t’on dans les meilleures grandes écoles, arrêter de croître, c’est mourir.

Pour nous dirigeants, être devenu schizophrènes signifie donc que nous avons perdu le sens des réalités. Cela veut dire que chaque matin lorsque nous nous levons pour aller diriger nos entreprises nous sommes, sans le savoir, soumis malgré nous à une angoisse inconsciente de mourir. Malheureusement, celle-ci menace toujours la possibilité de préserver notre libre arbitre, notre objectivité et notre manière d’être « juste », donc d’exercer notre responsabilité. Et du point de vue philosophique, la notion de responsabilité fait appel à celle du courage ; regarder la réalité en face, rester cohérent avec ses propres valeurs, défendre l’être (le sens commun) contre le non être (l’absurde, la destruction du lien d’humanité).

Dans l’un de ses ouvrages les plus connus traduits en plus de 20 langues, le philosophe Paul Tillich écrit :

« Le courage est affirmation de soi en dépit de.., en dépit de ce qui tend à empêcher le soi de s’affirmer lui-même »(2)

Le courage, c’est donc accepter de ne pas transiger sur le sens à donner à la relation d’humanité qui nous lie à l’autre…c’est s’assurer que nous mettons concrètement en œuvre les valeurs d’humanité dans lesquelles nous croyons et que nous affichons. Parce qu’au fond c’est vrai, toutes nos entreprises en Occident ont élaboré des chartes de valeurs dont le sens profond rappelle la déclaration universelle des droits de l’Homme. Mais qu’en est-il dans nos pratiques ? Déjà en 2004, l’Unesco nous interpellait par le titre évocateur de ses « Entretiens du XXI ème siècle », où vont les valeurs ? (3)

C’est que le débat sur « Dirigeant et schizophrène ? » dont le titre est volontairement provocateur, nous conduit encore plus loin… du dirigeant en entreprise au dirigeant en politique. Les événements actuels de révolte des populations les plus pauvres montrent que l’écart qui s’est creusé avec les élites n’est plus acceptable.

Mon expérience des dix dernières années, dans l’accompagnement des entreprises à identifier, définir et mettre en œuvre concrètement un système de valeurs cohérent avec leur histoire, m’amène à comprendre que les organisations, pour maintenir le sens de leur existence, doivent inlassablement transmettre une vision de l’avenir cohérente avec leur stratégie et leurs valeurs, tout en préservant un niveau de confiance particulièrement élevé avec leurs parties prenantes. C’est le secret des entreprises qui ont plus de cent ans, mais cela ne s’improvise pas pour une seule raison, l’exercice de la responsabilité n’est pas naturel. Il faut alors s’entraîner, à partir de cas réels concrets, à mettre en pratique les valeurs de l’entreprise au service du bien commun. Sans cet entraînement, les valeurs relèvent du discours, donc de la morale. Avec cet entraînement, les valeurs conduisent à l’éthique, donc à la pratique d’une responsabilité équitable pour être et rester des dirigeants responsables qui n’ont pas perdu le sens des réalités.
Sur ce thème, je vous invite également à consulter l’article de Sophie Péters : Patron, un vrai métier paru dans La Tribune du 18 mars 2011.

1. J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, « Schizophrénie » in Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, Paris, 1994, p. 433.
2. Paul TILLICH, Le courage d’être [1952], Cerf – Labor et Fides – Presses de l’Université Laval, 1999, p. 27.
3. Sous la direction de Jérôme BINDÉ, Où vont les valeurs ?, Éditions Unesco – Albin Michel, 2004.

Une réflexion au sujet de « Dirigeant et schizophrène ? »

  1. Linda mezine

    En effet Monsieur Toniutti, j’ai récemment écouté une émission de radio au cours de laquelle l’ambivalence « individu-citoyen//dirigeant » a été brièvement abordée. Lors de cette émission, l’intervenant a expliqué qu’un pourcentage significatif de cadres supérieurs déclarait voter à l’extrême gauche. (selon une étude qui a été menée auprès de ces CSP+). Cela peut paraître incompréhensible, et même contradictoire…
    L’invité a expliqué qu’il y avait finalement deux hommes en un, comme vous l’écrivez, un « schizophrène » : l’individu et le chef d’entreprise .
    L’individu pour lequel la valeur d’éthique a du sens, et le chef d’entreprise pour lequel cette notion ne signifie rien.
    Ces hommes sont pris en tenaille de manière permanente entre leurs obligations professionnelles qui leur imposent de faire un certain nombre de choses que l’individu privé qu’ils sont va condamner, en votant pour l’extrême gauche, ils envoient des signaux pour demander qu’on leur impose des barrières, des contraintes…

    Répondre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s