« Développer un nouveau modèle d’affaire : éloge de l’humanisme »

En regardant les informations télévisées (1) et en lisant la presse journalière (2), je me demande souvent quel genre de société nous allons transmettre aux générations futures. En voyageant en Europe et hors d’Europe ces dernières semaines, j’ai été interpellé par un mouvement important de résignés qui se dit : « puisqu’au fond les financiers et les hommes politiques se moquent éperdument de qui je suis et de mon devenir, je vais me faire ma vie à moi, sans penser aux autres ».

Il y a quelques semaines, l’une des mes étudiantes en Executive MBA me faisait cette réflexion : « Pourquoi devons-nous recapitaliser les banques? Pourquoi en sommes-nous arrivés à tel état d’endettement dans nos pays ? Pourquoi le cours des actions de certaines grandes banques a-t-il chuté de plus de 40% sur la dernière année ? Est-ce que je peux encore vraiment compter sur ma banque et le système dans lequel nous vivons ? » Un autre en Advanced Management Programme m’interpellait : « Professeur Toniutti, vous vous sentez vraiment crédible à venir nous enseigner l’éthique dans les affaires, la responsabilité sociale de l’entreprise et le leadership responsable ? Est-ce que vous vous rendez vraiment compte de ce qu’on nous demande sur le terrain ? Il en faut toujours plus pour l’actionnaire. Il faudrait déjà qu’on commence par nous respecter comme des êtres humains et pas comme des pions qui doivent rapporter envers et contre tout par n’importe quel moyen. » Un dirigeant d’une filiale, lors de l’animation d’un workshop sur la mise en cohérence des décisions avec les valeurs et la stratégie de l’entreprise, me confiait : « C’est bien ce que nous faisons aujourd’hui dans ce training mais il faudrait que le conseil d’administration et le comité de direction de notre groupe y croient ».

Il émerge de cela une réalité : membres ou futurs membres de comité de direction d’entreprises, tous savent de par leur maturité opérationnelle sur le terrain que le monde dans lequel ils vivent est un monde sans pitié, sans compassion dans lequel la lutte des individus va se faire de plus en plus aigüe dans les années à venir. D’autre part personne n’est dupe, tous savent que leur reconnaissance passe par leur aptitude à fournir le résultat financier qu’exigent les actionnaires et rien d’autre.

Donc la question que tous me posent concrètement est : « Croyez-vous vraiment qu’il soit possible de développer un nouveau modèle d’affaire associant le succès économique et le respect de l’être humain ? Un modèle de leadership responsable plus humaniste ? » Oui, c’est possible. Mais la mise en place de ce modèle repose sur la capacité des leaders à mettre en pratique sept règles bien précises :

1. Aimer l’humanité. C’est croire en l’être humain et en sa capacité à se tourner vers ce qui est bien. Pour cela il faut accepter que nous appartenions tous au même fondement, que nous provenions tous de la même origine et que notre humanité nous rend solidaire les uns des autres.

2. Avoir confiance en soi. C’est croire en soi et aux valeurs d’humanité qui nous ont été transmises. Pour cela il faut prendre le temps de se connaître, d’appréhender l’histoire qui est la nôtre pour nous accepter tel que nous sommes avec nos forces et nos faiblesses, nos qualités et nos défauts.

3. Faire la vérité avec soi-même. C’est ne pas nous mentir en regardant la réalité de ce que nous vivons en face. Pour cela il faut accepter la vision du monde de ceux qui nous entourent et nous enrichir de la différence des autres en reconnaissant nos propres erreurs. C’est la vérité qui rend libre.

4. Rendre la justice. C’est être capable de développer l’équité dans les rapports avec les autres. Pour cela il faut reconnaître leurs talents, ne pas être stimulé par le pouvoir, l’orgueil et la jalousie, ne pas juger l’autre tout en disant ce qui va et ce qui ne va pas en respectant les personnes.

5. Agir avec humilité. C’est accepter que nos propres talents, bien que nous les cultivions, nous aient été donnés par la nature, nos gènes, notre éducation, le fondement auquel nous appartenons tous. Pour cela il faut savoir que nous ne savons pas tout, que seul nous ne sommes rien et sans cesse travailler sur nous-mêmes en ayant conscience de notre petitesse.

6. Être simple, concret et pragmatique. C’est définir des valeurs compréhensibles par tous, une stratégie facilement explicable, des objectifs clairs et des comportements clés sur lesquels nous ne pouvons pas transiger. Pour cela il faut développer une capacité d’adaptation permanente au changement et une grande discipline dans la manière de transmettre la vision et de donner de la confiance à notre entourage mais également, savoir sanctionner les comportements inacceptables.

7. Être courageux. C’est continuer à croire dans les valeurs humaines en dépit d’une réalité qui parfois nous désespère. Pour cela il faut sans cesse transcender les situations les plus difficiles et les plus exigeantes en ayant foi en l’Homme et en un autre qui nous permet de les dépasser. Le courage est l’art de prendre des décisions et de les faire appliquer en sachant concilier les contradictions et les contraires apparents.

Et la performance économique dans tout cela me direz-vous ? Elle est la conséquence de la mise en œuvre de ces sept règles. Elle n’est pas une cible en soi bien que les objectifs financiers à atteindre doivent être clairs pour tout le monde. Mais si vous ne croyez pas en ce modèle d’affaire inversé dans lequel le succès économique n’est qu’une conséquence des comportements mis en œuvre par les leaders par la pratique de ces sept règles, je me permets un conseil : ne définissez pas des valeurs auxquelles vous ne croyez pas ; ne bercer pas vos collaborateurs de douces illusions quant à la potentialité humaniste de votre entreprise ; ne chercher pas à développer ce modèle. Si vous le faites sans y croire vraiment, cette démarche vous conduira à un échec cuisant. Une preuve ? Les valeurs affichées des entreprises dont le cours de bourse a chuté de 15% à 40% sur la dernière année sont à titre d’exemple : engagement, respect des personnes, progrès social, esprit d’équipe, enthousiasme… Il ne faut pas jouer avec les valeurs. Elles relèvent du champ sacré de notre humanité parce qu’elles disent ce que nous sommes au plus profond de nous. La mission affichée de chacune de ces entreprises cotées souligne qu’elle se trouve au service du client. Pourtant, c’est faux, ce ne sont que des mots. Elles ont oublié que l’entreprise était d’abord faite pour servir le genre humain avant de servir l’actionnaire, même si ce dernier a droit a son « juste » retour sur investissement.

Le poids de la dette à laquelle nous faisons face maintenant, le système financier déboussolé, les faillites potentielles de pays développés nous confrontent à une montée en puissance de la peur et de l’angoisse de nous-mêmes et des proches qui nous entourent. Déjà en 1896 le peintre norvégien Edvard Munch, dans son célèbre tableau Cri, s’adressait en ces termes à ceux qui ne voulaient pas regarder la réalité de la situation désespérante de l’homme en face, symbole de la crise durable actuelle : « Cri – cri d’épouvante devant la nature rougissante de colère et qui se prépare à parler pour la tempête et le tonnerre aux petits étourdis s’imaginant être dieux sans en avoir l’air » (3). Il ne faudrait donc pas que nous, les dirigeants, nous prenions pour des petits dieux immortels. Car il se pourrait bien, qu’à force de jouer avec le sacré démonique de la rentabilité à outrance, les peuples de la terre finissent par se réveiller et se rebeller, non pas de manière directe et frontale, mais en sourdine comme un virus qui viendrait paralyser tout le système.

Une autre preuve ? Quand un grand patron, Nick Hayek, directeur général du groupe Swatch, critique ouvertement ses collègues dirigeants du groupe Novartis qui se prépare à lancer une vague de licenciement importante dans leur entreprise et dit : « La décision de Novartis est catastrophique et scandaleuse. Vous ne pouvez pas annoncer en même temps des bénéfices fabuleux et une réduction des effectifs qui se chiffre en milliers. Il s’agit d’une vision à court terme pour satisfaire les analystes financiers et les investisseurs. Ces gens se foutent totalement de Novartis ! » (4).

Alors vous pouvez vous dire que la nature rougissante de colère se prépare à parler pour la tempête et le tonnerre aux petits étourdis s’imaginant être dieux sans en avoir l’air.

(1) France 24 – CNN – Euronews

(2) Le Monde – Les Échos – L’Hebdo – Courrier international – La Tribune – New York Times

(3) Regards sur la peinture, « Munch », Éditions Fabbri, 1990, N°56, p. 1

(4) in L’Hebdo, N°44, semaine du 3 novembre 2011, p. 24.

4 réflexions au sujet de « « Développer un nouveau modèle d’affaire : éloge de l’humanisme » »

  1. Laurent Blondeau (@evidencesx)

    Oserais-je ajouter la « Foi », qu’elle soit de l’ordre religieuse ou du domaine de la « confiance », que l’on peut confier à d’autres. Pour ma part, la foi en quoi que ce soit, me semble extrêmement important pour asseoir la crédibilité et la légitimité des actions que nous menons. Lorsqu’il y a la fois, il y a un climat propice à l’échange, la transparence et l’ouverture vers les autres. Des vertus de bâtisseurs, importantes et fortement épanouissante. Où le travail, doit rester plus que jamais, la santé…

    Répondre
    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Bonjour Nadine, Eric et Laurent, un grand merci pour vos messages.
      1) Afficher des valeurs et faire le contraire de ce qui est écrit nuît indubitablement à la motivation des employés et à l’image de marque auprès des clients. Mieux vaut annoncer la couleur directement en expliquant que l’entreprise est faite pour faire du profit. Vous savez que je défends le contraire c’est-à-dire que l’entreprise est faite plutôt pour créer de la valeur partenariale.
      2) La peinture expressionniste allemande a dénoncé l’impréalisme bourgeois qui consistait à mentir aux classes sociales les plus défavorisées. Si nous nous prenons pour des petits dieux sans en avloir l’air, c’est parce que nous avons oublié que nous sommes mortels. La vie, les crises, se chargent de nous le rappeler.
      3) La foi, oui, bien sûr, il faut l’ajouter. La foi, c’est de croire que Dieu nous fait vivre. En Occident, nous avons perdu le sens ontologique de ce que signifie le mot Dieu. Nous confondons Dieu et la religion. Or Dieu, c’est bien autre chose, c’est le pouvoir des origines qui n’est soumis à aucune condition. La rencontre avec l’inconditionné doit permettre le pasage de la culpabilité à la responsabilité. J’ai traité de cette question dans ma thèse de doctorat « Paul Tillich et l’art expressioniste » qui a été publiée aux éditions des Presses de l’Université Laval en 2005.

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  2. Nadine Puyoo-Castaings

    Munch était à ce point visionnaire ou simplement plein de bon sens. L’actualité rend hommage à son réalisme et je te félicites Emmanuel d’avoir fait référence à un artiste dont le sombre et magnifique talent démontre encore une fois , s’il en était nécéssaire, l’universalité de l’art. L’entreprise est d’abord faite pour servir le genre humain avant de servir l’actionnaire, ne nous prenons pas pour des petits dieux.
    Nadine Puyoo-Castaings

    Répondre
  3. LE CAER

    Bonjour Emmanuel,

    Je me régale toujours à lire tes articles.
    Celui m’a particulièrement interpellé (en tout cas, plus que les autres)
    En voici la raison :

    Une preuve ? Les valeurs affichées des entreprises dont le cours de bourse a chuté de 15% à 40% sur la dernière année sont à titre d’exemple : engagement, respect des personnes, progrès social, esprit d’équipe, enthousiasme… Il ne faut pas jouer avec les valeurs.

    J’ai travaiillé, ces 2 dernières années dans une SSII spécialisée sur les technologies Oracle (bases de données). Le 1er slide de présentation que nous montrions aux clients mentionnait 4 valeurs : Humilité, engagement, excellence, respect.

    La 1ère année, le chiffre d’affaire a explosé. J’ai même eu l’occasion d’en parler une fois avec Alain, dans un avion, et lui expliquant ma joie d’avoir trouvé une entreprise qui me faisait penser à vous et votre combat.

    2ème année, volonté de gérer la croissance (+50%), demandant du cash flow, et donc de nouveaux actionnaires.
    Rapprochement « consanguin » voire « incestueux » avec Oracle, qui, du coup, avait un droit de regard sur notre activité.

    Résultat : pression énorme de cet éditeur sur les commerciaux. Management dépassé car également sous la pression d’Oracle, baisse des résultats en terme de vente de licences (alors que je continuais à exploser le C.A. en terme de prestation de service).

    Conséquence : « tu dois partir car tu es grillé chez Oracle, et on ne peut pas se permettre de se fâcher avec eux ».

    3 jours après l’annonce de mon départ souhaité, le plus gros concurrent me contacte, souhaite m’embaucher pour monter l’agence de Toulouse.
    Aucun affichage ostentatoire de « valeurs », mais une application réelle et permanente de celles-ci.

    Depuis 9 mois, je récupère tous les clients, de plus en plus mécontents de la politique commerciale de mon ex employeur. Les consultants veulent également me rejoindre, et ma Direction est ravie, alors que jamais depuis 9 mois elle ne m’a demandé le moindre compte sur les ventes de licences Oracle.

    Mon analyse de cette micro anecdote est la suivante (elle ne vaut que ce qu’elle vaut) : le responsable de tout cela est LE TEMPS.

    Ou plus exactement « le manque de temps » … Cette impression que l’on a tous, et cette excuse que nous utilisons tous.

    L’informatique et surtout Internet ont « réduit » le temps. Aujourd’hui, chaque information est connue en « temps réel », on veut réduire le temps, on veut « gagner du temps » …. Belle illusion …

    Plus le temps d’investir sur les hommes, plus le temps de les former, plus le temps de les écouter, plus le temps …de rien.
    Seuls les résultats comptent car … Le temps, c’est de l’argent.

    Dans « Le Défi Mondial » que toute une génération de lycéen à lu, JJSS nous disait que l’informatique, cette merveilleuse invention allait nous faire gagner du temps, et nous en laisser pour les loisirs. La Nouvelle Société était en train d’arriver, pour les siècles et les Siècles.

    30 ans après, on s’aperçoit que nous sommes devenus esclaves de ces processeurs, qui permettent d’être connectés en permanence, jour et nuit, en voiture, dans le train, en avion, en vacances, et qui donc, nous permettent d’être encore plus « rentables », et de façon permanente.

    De « Maitres du temps » que nous devions devenir, nous sommes devenus esclaves, corvéables à merci, avec l’obligation d’être rentable 24h/24.

    Voila ma pensée du matin.
    J’espère que tu auras pris le temps de lire mon petit coup de gueule et ma petite pensée philosophico-temporelle.

    Bonne journée à toi, et prends le temps de prendre soin de toi et des tiens.

    Amicalement

    Eric

    Répondre

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