« Le déclin de l’Occident »

Chaque organisation (entreprise, état, association, école, églises, famille…) fonctionne comme un grand organisme biologique vivant. Elle se compose de milliers ou de millions de cellules, selon la taille, structurées et hiérarchisées pour atteindre l’objectif qui consiste à survivre en traversant les turbulences et les crises de l’existence. Un unique but : ne pas subir, ne pas mourir. Il suffit qu’un virus assez puissant s’introduise dans l’organisme pour le faire défaillir et le rendre malade. C’est la compréhension biologique de l’histoire.
Appliquons maintenant ce principe à une interprétation psychologique de l’organisation, il nous suffit de remplacer le mot « virus » par « vice ». Si les êtres humains qui conduisent l’organisation se sont fixé des règles de base qu’ils ne respectent pas, ils introduisent le vice. Cela entraîne des effets qui vont naturellement mener à la perte du bien être initial et dessécher le corps social interne à cette organisation.
Pourquoi certains États se trouvent-ils aujourd’hui confrontés à une si lourde dette ? Pourquoi de nombreuses entreprises cotées actuellement sur les marchés financiers ont-elles perdu près de la moitié de leur valeur économique ? Pourquoi d’autres organisations ne sont-elles plus solvables et se trouvent-elles dans l’incapacité de payer leurs fournisseurs ? Parce que le goût pour le pouvoir et l’argent de ces dirigeants les ont conduits à bafouer le bien commun général initial qui sied à la mission première de toute organisation : servir l’intérêt collectif.
L’Occident est actuellement atteint d’un virus et d’un vice qu’il s’est lui-même administré et qu’il a lui-même généré contre sa propre culture d’origine. Le virus, c’est le système financier qu’il a engendré. Le vice, c’est la volonté démesurée de pouvoir et d’argent des décideurs (entrepreneurs, dirigeants, hommes politiques…) qui transparaît dans les comportements quotidiens. Lorsqu’une organisation perd le sens de ce pourquoi elle est faite de manière vitale depuis son origine, elle met en danger de mort tout son corps social. C’est le cas actuel de l’Occident.
Venons-en donc sur le virus qui a atteint le corps biologique de l’Occident : la finance de haut vol. Un exemple parmi d’autres : lorsqu’une institution financière (Goldman Sachs) prête à un pays endetté (Grèce) la somme d’argent dont l’État a besoin pour assurer le bon fonctionnement du service des citoyens, il n’y a jusque-là rien d’anormal au fait que cette même institution financière soit remboursée sur un taux d’intérêt préalablement négocié entre les deux parties (sauf si celui-ci est surdimensionné par rapport à la situation du marché). Lorsque Goldman Sachs se permet, en même temps, de « shorter » (1) la Grèce sur les marchés en faisant le pari que celle-ci n’aura pas les moyens de rembourser sa dette, alors cette institution financière ne répond plus aux standards originels qui consistent à servir le bien commun. Elle gagne deux fois : une fois par le remboursement du prêt qu’elle a consenti à la Grèce, une deuxième fois par l’argent gagné sur la décotation de la Grèce sur le marché financier. Mais pire, elle gagne une troisième fois car lorsque l’Europe décide d’aider la Grèce en débloquant des milliards d’euros à travers la Banque Centrale Européenne, cette aide permet à la Grèce de rembourser Goldman Sachs. Qui finance au bout du compte cette aide ? Le contribuable. C’est immoral mais légal !!     Et par-dessus tout c’est un mode de fonctionnement totalement à l’envers des idées que véhiculent les mythes fondateurs de l’Occident, selon lesquels toute organisation est faite pour servir le bien commun. Le vice, c’est la démesure et la volonté de pouvoir des dirigeants.
Pourquoi assistons-nous donc aujourd’hui à une montée en puissance des extrémistes politiques et religieux de tout genre ? Pourquoi ne sommes-nous qu’au début de cette nouvelle phase ? Parce que nous avons transgressé sur les mythes fondateurs de notre histoire. Pour bien comprendre ce moment contemporain que nous sommes en train de vivre, il faut donc revenir sur les grands fondamentaux qui ont structuré notre société occidentale. Il s’agit de la philosophie grecque, du judaïsme et du christianisme.               Tous trois enseignent un principe de base : celui du sens du bien commun. Or il faut le reconnaître, nous avons échoué à mettre en pratique ce principe. Nous l’avons transgressé en introduisant dans notre système la primauté de la satisfaction du plaisir individuel sur l’intérêt collectif alors que les textes fondateurs de notre culture nous enseignent précisément le contraire.

  • Les Grecs inventèrent l’amour de la sagesse et la démocratie (2). De l’Iliade à l’Odyssée, d’Héraclite à Solon, de Socrate à Platon, d’Aristote à Épicure…tous enseignent que le vice est intimement lié à l’Hubris : la démesure qui consiste à vouloir plus que ce que le destin réserve à chacun de nous et à chaque organisation. Or le destin se trouve toujours en étroite relation avec la mission première qui est donnée à l’être humain. Lorsque celui-ci transige sur cette mission, il en meurt. Qu’est-ce qui sauve l’être humain ? L’équité des lois et la pratique de sa justice. Mais également Eros, l’amour, déjà à l’œuvre dans le mythe grec de la création comme régulateur des relations entre les dieux Chaos, Ouranos et Gaia (3).
  • Le judaïsme consacra quant à lui, au-delà même de l’exceptionnelle rédaction du décalogue (4), un principe de base pour l’ensemble de la communauté : « aime ton prochain comme toi-même » (5). Cela signifie que l’un des éléments structurants de toute relation humaine, et donc de toute organisation, réside dans un amour qui consiste d’abord à s’aimer soi-même, avec ses qualités et ses défauts sans se croire parfait, pour pouvoir mieux se tourner vers l’autre et vivre ensemble. Autrement dit, l’élan de la fraternité mutuelle.
  • Le christianisme, à travers la figure de Jésus et reprenant à son compte cette maxime juive, ajouta une dimension trans-communautaire : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (6). Cela signifie que l’amour entre les êtres humains prend une dimension universelle, ne s’adressant plus seulement au peuple des Hébreux mais à l’humanité toute entière. Ce qui sauve, c’est donc l’amour mais pas n’importe quel amour. Celui du respect de la différence de l’autre, dans l’écoute et l’humilité. Cela n’empêchant pas le courage de dire les désaccords individuels possibles lorsque ceux-ci doivent être dépassés pour servir le bien commun.

Ne soyons donc pas dupes. L’être humain est pris entre une dualité. Il est à la fois bon et mauvais par nature.

Comment se fait-il donc que nos dirigeants politiques et dirigeants exécutifs des grandes entreprises soient en général plus contaminés par le vice que la vertu ? Car si ce n’était pas le cas, l’Occident n’en serait pas là, n’est-ce pas ? La réponse est simple. L’État n’enseigne pas dans les écoles le bien commun de l’intérêt collectif ; les Grandes Écoles enseignent un unique modèle d’affaire qui consiste à satisfaire l’intérêt individuel de l’actionnaire ; la famille est aujourd’hui contaminée par le plaisir de la jouissance personnelle ; et lorsque nous établissons des règles et que celles-ci viennent à être transgressées (exemple des marchés financiers) nous ne sanctionnons pas les organisations et les dirigeants concernés.
Quand une société trahit ces mythes fondateurs, elle en perd le sens premier. Il y a une seule manière de combattre un virus : trouver l’antidote. Celui-ci est simple. Il se trouve dans le code génétique même de ce qui a construit l’Occident depuis son origine : l’équité et l’amour. Mais pas n’importe quel amour. Comme je le disais préalablement, pas celui de la fusion qui consiste à ce que chacun pense et vive de la même manière. Non, mais celui du respect et de la différence de soi-même et de l’autre.
L’équité et l’amour se structurent donc autour de règles qui imposent trois principes :

  • celui de la coopération qui demande à s’allier naturellement à l’autre tout en ayant préalablement défini le cadre de référence dans lequel nous devons jouer.
  • celui de la réciprocité qui consiste à récompenser lorsqu’on agit bien, en cohérence avec les règles et les objectifs à atteindre ; mais également à sanctionner lorsque nous nous conduisons mal en transgressant les règles de base.
  • enfin, celui du pardon qui permet d’offrir à nouveau la coopération entre tous (7).

Si nous n’allons pas vers ce modèle de restructuration de notre société en Occident alors nous nous ouvrons au risque de la révolte des plus faibles contre les plus forts car nous creusons irrémédiablement le fossé entre les plus riches et les plus pauvres.

« Aucune société ne peut prospérer et être heureuse si la plus grande partie de ses membres est pauvre et misérable » (8). Clin d’oeil avisé du père du libéralisme que j’avais déjà mentionné dans mon dernier livre : L’urgence éthique. Une autre vision pour le monde des affaires.

(1) « Shorter » signifie jouer contre le marché. Autrement dit, lorsque vous jouez « pour » le marché, vous pariez sur le fait que l’action que vous achetez va croître : si vous l’achetez 10 € et qu’elle monte à 20 €, lorsque vous vendez vous avez gagné la différence, soit 10 € par action achetée. Lorsque vous « shortez » le marché, vous jouez contre, vous faites le pari que l’action va perdre de sa valeur : si vous l’achetez 10 € et qu’elle descend à 1 €, lorsque vous vendez vous avez gagné la différence, soit 9 € par action achetée. Je vous invite ici à revoir le film Les maîtres du monde diffusé le mercredi 9 novembre sur Canal+.
(2) Je vous renvoie ici, pour le lecteur non spécialiste, à l’excellent N°8 Le Point Références de juillet-août 2011 qui fournit une synthèse avisée de la sagesse grecque.
(3) Cf. à ce sujet Luc Ferry, La sagesse des mythes. Apprendre à vivre 2, Plon, 2008
(4) Exode 20.
(5) Lévitique 19 /18
(6) Jean 13/34. Je ne me retiens pas de citer ici par ailleurs, le même élan qui touche le cœur des musulmans à travers ce texte magnifique d’humilité du Coran « Dieu n’aime pas les méchants. C’est la sagesse de la vie que de supporter avec patience et de pardonner » Sourate XLII 41.
(7) En 1974, à l’université de Toronto, Anatole Rapaport a démontré que les équipes gagnantes sur le long terme étaient celles qui appliquaient ces trois principes.                    (8) Adam Smith in La cause des richesses et des nations (1776).

6 réflexions au sujet de « « Le déclin de l’Occident » »

  1. LABATUT ROLAND

    Par mes lectures diverses, essayant de savoir Pourquoi l’Univers, pourquoi les hommes?
    A tous moments on voit se lever une nouvelle civilisation, on la voit croître et décroître jusqu’à sa disparition, il en a été ainsi des sumériens, des égyptiens, grecs et romains; cela peut-il induire une marche de l’humanité vers un néant primordial? Les exégètes de cette « fin du monde », nous renvoient dans les Corbières, au pic de Bugarach, où l’humanité sera préservée, il faudra alors réinventer le couteau de silex , ou en corne, aujourd’hui on se contente du manche en corne!
    Pardon pour ces fadaises, mais l’anti-dote, dites-vous est imaginable, l’espoir est peut-être là: que les hommes sachent en profiter.

    Répondre
    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Merci Roland pour votre message.
      Il est vrai que si nous regardons l’histoire humaine de près, il y a de quoi avoir une vision quelque peu pessimiste du monde, dans le va et vien incessant des croissances, des décroissances et des chutes des civilisations. Mais nous devrions avoir atteint aujourd’hui, dans notre société occidentale dite « avancée », un niveau de responsabilité tel que nous devrions être en mesure de tirer des leçons des crises que nous traversons. Ce n’est pas le cas. Tout simplement parce que nous nous croyons plus forts que la nature et les élements qui nous entourent. Nous savons vous et moi que cela est faux. Nous ne sommes rien, une poussière dans une galaxie parmi d’autres, une poussière qui retournera à la poussière.
      J’ai reçu de très très nombreuses réactions à cet article sur « Le déclin de l’Occident » directement sur mon adresse courriel. Beaucoup m’interpellent sur le « comment changer ? ». C’est la bonne question. Pour changer, nous avons à nous interroger sur ce qui est essentiel. Toutes les philosophies et les spiritualités nous enseignent depuis des siècles que l’être humain a à répondre à trois questions essentielles : l’amour, la mort et Dieu. Le reste demeure du bavardage. Il n’est pas facile de « s’attaquer » à ces trois interrogations. Mais je se suis en train de vivre actuellement sur le terrain auprès des dirigeants un retournement de tendance. De plus en plus sont en quête d’un sens différent. L’argent ne fait pas le bonheur, il y contribue certes mais l’accumulation croissante des biens individuels au détriment de ceux qui n’ont aucun bien à partager nuît à la civilisation et annonce un déclin. L’antitode, c’est le retour à la spiritualité…entendons-nous bien, je n’ai pas dit « religion » mais le retour à l’essentiel du lien qui unit l’être humain à la nature et aux autres. Nous manquons absolument de simplicité et d’essentiel. Or pour devenir leader de soi-même et pouvoir se mettre au service des autres, il faut absolument revenir à l’essentiel.
      Emmanuel TONIUTTI

      Répondre
  2. jérémy VERMEULEN

    Merci de confier ces réflexions et mes félicitations pour cet article. Toutefois il me semble qu’il s’agit ici d’une particularisation du vice au vice de quelques financiers. A ceux qui vous demandent « comment changer? » peut-être devriez vous rappeler que tout changement commence par un changement de, par et pour soi-même. Qu’est-ce que le vice? C’est la voie la plus facile, souvent la plus empruntée, l’autoroute. Vouloir changer c’est choisir la vertu qui lui fait face, la voie la plus difficile, la plupart du temps la moins empruntée, la voie qui est vraiment la nôtre, faite certainement d’amour mais pas seulement, faite surtout de vie. Si notre monde est « en crise », cette crise est une crise des élites – de ceux qui s’obligent – où les esclaves sont maîtres de leurs maîtres en puissance, endormis. Point de guides aujourd’hui, la place est vide, le regard aussi ; comme dans ces cités abandonnées, les mauvaises herbes prennent la place d’un ordre devenu passé, reste la mémoire. L’élite endormie tient entre ses mains l’équilibre futur du monde.
    Merci encore d’oser le don de vos efforts pour résoudre des contradictions de notre temps.
    Jérémy Vermeulen, un étudiant en école supérieure à l’écoute du monde.

    Répondre
    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Bonjour Jérémy, merci pour votre message.
      Oui, il faut commencer par se changer soi-même mais cela n’est pas naturel. L’éducation reçue durant l’enfance, en famille et à l’école, fait beaucoup à ce sujet. Le déficit actuel des élites à l’exercice réel de leur reponsabilité vient de que nous n’enseignons dans aucune grande école à mieux se connaître se soi-même pour mieux s’exercer à rendre la justice (au sens de ce qui est équitable pour chacun).
      D’autre part, vous évoquez la vie. Celle-ci se comprend à la fois comme un don (don de l’amour des parents) mais aussi comme une dette (le poids de la famille qui nous précéde mais aussi celui dela culture) : là encore aucun effort n’est fait pour prendre conscience de ces éléments.
      Pourquoi ? Parce que nous voudrions vivre dans un monde hyper rationnel où tout s’explique. Ce n’est pas le cas, nous sommes plein d’irrationalité. Ce concept renvoie chez l’être humain aux émotions profondes qui se trouvent à l’intérieur de lui. L’éthique commence d’abord par la connaissance de soi et la gestion de ses émotions. J’ai présenté cette démarche d’éthique appliquée dans mon dernier livre L’urgence éthique. Une autre vision pour le monde des affaires.
      Au plaisir de continuer nos échanges, bien cordialement à vous.
      Emmanuel TONIUTTI

      Répondre
  3. Tietie007

    Le déclin de l’Occident est la suite logique de la domination séculaire de ce même occident. Nous vivons dans occident émollient et consumériste qui n’a plus l’énergie de ses débuts et les pays émergents qui rêvent de lendemains radieux nous taillent des croupières. Face au dynamisme chinois que voulez-vous que des pays de vieux épargnants avec une jeunesse festive puissent faire ?

    Répondre

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