«2012. La bonne étoile»

En ce début d’année 2012 je souhaitais, pour vous formuler mes vœux, écrire un article orienté sur la sérénité de l’esprit. En ce temps de crise permanente où les repères anciens se perdent pour nous projeter vers un ailleurs encore inconnu, je pense que nous avons besoin de nous retrouver avec nous-mêmes pour mieux nous comprendre et nous appréhender, pour mieux nous orienter vers la joie et savourer les bons petits moments de bonheur simple, ici et maintenant.
J’ai ainsi choisi de vous entretenir de la fête de l’Épiphanie. Cette fête, provenant de cultes païens antérieurs au christianisme, avait pour objectif de célébrer la Lumière ; l’allongement sensible des jours depuis le solstice d’hiver du 25 décembre. Dans la tradition chrétienne, l’Épiphanie vient conclure un cycle de douze jours qui a débuté précisément à Noël (1). Les chrétiens y célèbrent la présence des rois mages, venus d’Orient, contempler la naissance d’un roi qu’il pense exceptionnel : Jésus.
Je ne voudrais pas plus m’attarder sur ce point, la littérature que vous trouverez en librairie ou bien sur internet vous renseignera bien mieux que je ne pourrai le faire ici dans un article de quelques lignes. Ce qui m’intéresse, c’est la symbolique inhérente à ces rois mages qui, guidés par une étoile scintillante, finissent par atteindre leur objectif d’offrir leur hommage à ce Jésus de Nazareth Roi des Juifs.
Le mot Épiphanie signifie en grec « manifestation » ou « apparition ». Dans le vocabulaire théologique, il a à voir avec ce que nous appelons la vision. Celle-ci est l’expression de la manifestation du sacré dans la réalité de l’existence.
Il existe deux types de sacré (2) : l’un qui provient du non-être (le mal) et l’autre qui surgit de l’être (le bien). Pour signifier cette dimension, la tradition populaire emploiera l’expression « mauvaise étoile » ou « bonne étoile ». En Occident, nous avons tendance à opposer ces deux formes de sacré : ou bien nous sommes nés sous une bonne étoile, ou bien nous sommes nés sous une mauvaise étoile.
Je vous invite ici à en inverser le sens, c’est-à-dire à penser le bien et le mal ensemble, et non pas de manière opposée. Nous sommes nés sous une bonne étoile et une mauvaise étoile. L’être humain se compose de bien et de mal. La nature s’emplit d’être et de non-être. Il existe donc deux types de sacré : le sacré qui se tourne vers le démonique et le sacré qui se tourne vers l’amour.
Revenons à nos rois mages qui reçurent une vision. Il ne faudrait pas croire que celle-ci leur fut donnée comme cela d’un coup, sans méditation préalable. Ils recherchaient intensément le sens de leur existence. Ils communiaient chaque jour au mystère de la nature et du cosmos tout entier en cherchant à comprendre le sens de leur vie dans les étoiles. Et puis subitement, une révélation surgît : ils durent se laisser guider par l’étoile lumineuse pour reconnaître la naissance d’un roi exceptionnel venu pour lutter contre le sacré démonique, le non-être, le mal. Alors, ils se mirent en chemin, la tête dans les étoiles et les pieds dans la glaise. La méditation les porta à voir vers où ils devaient se rendre et leur compréhension du chemin leur permit de s’organiser pour rejoindre l’objectif à atteindre.
Aujourd’hui, a contrario des mages qui savent ici prendre le temps nécessaire à la réalisation de leur objectif final, nous avons très souvent les pieds dans la glaise et rarement la tête dans les étoiles. Avoir « la tête dans les étoiles » ne signifie pas rêver. C’est au contraire développer la patience dont nous avons besoin pour contempler le monde qui nous entoure et faire émerger notre « bonne étoile ». La bonne étoile retrouvée n’est pas le fruit du hasard mais celui de la maturation de soi, d’un cheminement avec soi-même et d’une profonde méditation.
La société actuelle, agitée et tourmentée par les crises financières, économiques, politiques et sociales successives, nous offre une opportunité exceptionnelle : prendre le temps de se retrouver avec soi-même. Puisque les repères habituels se sont perdus en route, il faut inverser notre compréhension du monde, les penser en et non pas en ou. Puisque le temps du travail s’accélère, il faut accélérer le temps des retrouvailles avec la part de bonne étoile qui est en soi. Car à force de nous perdre, nous courons le risque de développer la part de mauvaise étoile qui se trouve en nous.
La bonne étoile, c’est le temps retrouvé de la part d’être qui git au plus profond de soi. C’est la connaissance de soi, la méditation sur soi, la relation à soi, la relation à l’autre. Il ne dépend que de nous de l’activer. La bonne étoile pose la question d’une vie heureuse et réussie. Elle ouvre la voie à la paix de l’âme, la sérénité de l’esprit et le bien être du corps. Elle lève l’angoisse de l’existence et le mal être que nous ressentons parfois ou souvent à propos de notre vie.
Nous avons tous une bonne étoile. Nous possédons tous la part d’être nécessaire en nous pour développer l’enthousiasme qui sied à la réalisation de notre bonheur. Mais souvent, nous exerçons des métiers pour lesquels nous ne sommes pas faits, nous vivons une vie que nous ne voudrions pas vivre, nous vivons comme à côté de nous-mêmes avec une sensation de perdre notre vie. La société occidentale actuelle, repue de tout, arrogante, narcissique, individualiste nous offre cependant l’opportunité de nous retrouver avec nous-mêmes. Ne laissons-pas passer ce chemin. Si la crise est une menace potentielle, il y a également à en voir l’énergie positive que nous pouvons en tirer.
Depuis plusieurs années je reste convaincu que nous n’avons que trois questions à régler pour nous sentir en cohérence avec qui nous sommes, ce que nous devons faire et ce que nous devons devenir : Dieu, la mort et l’amour. Les réponses à ces questions laissent émerger notre bonne étoile.
Tout d’abord Dieu. Que nous soyons athées, agnostiques ou croyants la question de Dieu nous hante. Existe-t-il une puissance supérieure qui gouverne notre monde ? Existe-t-il un pouvoir des origines inconditionnel auquel tout se trouve soumis ? Ou bien n’existe-t-il rien ? Que du vide ? Quelque chose après la mort ? Le néant ? Chacun a à se positionner devant cette question. La paix de notre âme en dépend (3).
Ensuite la mort. Platon déjà le soulignait « Philosopher, c’est apprendre à mourir ». La vie en elle-même demande une prise de distance avec ce qui est utile, futile, accessoire et nécessaire. Pour vivre, il faut accepter le destin de l’être humain qui est de mourir. Il s’agit de se désapproprier d’une forme de toute puissance qui nous habite involontairement et inconsciemment. La sérénité de notre esprit en dépend (4).
Enfin l’amour. La compassion ne serait-elle pas la forme la plus haute et la plus évoluée de l’espèce humaine ? De mémoire je me souviens cette phrase magnifique de l’écrivain italien Cesare Pavese « Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer ta faiblesse à l’autre sans qu’il s’en serve pour affirmer sa force ». Non pas l’amour fusionnel donc de soi avec soi ou de soi avec l’autre mais cet équilibre entre la passion, le respect de soi et de l’autre et l’acceptation de souffrir avec l’autre. Le bien être de notre corps en dépend (5).
Nous devons régler ces trois questions pour nous sentir en paix avec nous-mêmes et ouvrir la voie à un monde différent. Mais pour cela, il faut aller chercher la bonne étoile qui se trouve à l’intérieur de soi. Alors l’espace d’un moment qui nous conduit au-delà de toute chose, un sentiment de paix, de sérénité et de bien être nous emplira pour nous guider vers notre destinée.
Voilà ce que je voulais vous souhaiter pour cette nouvelle année 2012.

(1) Il s’agit d’un chiffre symbolique : les douze tribus d’Israël, les douze apôtres, douze heures du jour plus douze heures de nuit qui marque un cycle de vingt-quatre heures…
(2) J’emprunte ici ce vocabulaire au philosophe et théologien Paul TILLICH. Pour une étude approfondie, vous pouvez vous reporter ici à Emmanuel TONIUTTI, Paul Tillich et l’art expressionniste, Presses de l’Université Laval, 2005.
(3) Je vous renvoie ici pour une lecture de l’athéisme à André COMTE-SPONVILLE, L’esprit de l’athéisme, Albin Michel, 2006 ; pour une lecture agnostique à Luc FERRY, Qu’est-ce qu’une vie réussie ?, Grasset, 2002 ; pour une lecture juive à Josy Eisenberg, Dieu et les juifs, Albin Michel, 2010 ; pour une lecture chrétienne à André GOUNELLE, Le dynamisme créateur de Dieu. Essai sur la théologie du Process, Van Dieren Éditeur 2000 ; pour une lecture musulmane à Roger ARNALDEZ, L’homme selon le Coran, Hachette Littératures, 2002.
(4) Je vous renvoie ici au livre de Daniel DUIGOU, Vanité des vanités…Méditations au désert, Albin Michel, 2010.
(5) Je vous renvoie ici au livre de Jean-Daniel CAUSSE, L’instant d’un geste. Le sujet, l’éthique et le don, Labor et Fides, 2004 mais également pour un aperçu de la notion de l’amour dans la philosophie grecque à André COMTE-SPONVILLE, « L’amour » in Petit traité des grandes vertus, PUF Perspectives critiques, 1995, p. 291 – 385.

6 réflexions au sujet de « «2012. La bonne étoile» »

  1. masson jf

    tout cela est si vrai…. et il nous faut quelques hommes pour nous rappeler ces choses simples et importantes. Nous sommes littéralement absorbés par l’actualité et son stress permanent et rarement aussi exacerbé… Il nous faut quelques guides…merci Emmanuel

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  2. evidencesx

    Très bon exposé, bien illustré montrant l’incapacité de la société dite pourtant « moderne », à épanouir les peuples. Ce n’est pas parce que nous sommes protégés des guerres ouvertes (hélas meurtrières), que la souffrance n’est pas là, plus pernicieuse. La recherche de sens, de plaisir et d’un objectif de vie en pleinitude avec les autres, devrait faire aussi partie des actifs (immatériels) d’une organisation, celles-ci cédant souvent à l’actionnaire et les spectres spéculatifs de la finance sous son angle, justement démoniaque : élever l’argent non plus comme un moyen, mais comme un but. Effectivement, la pleinitude d’hommes et de femmes est un investissement à cautionner et prendre en compte, car le ROI est à mon sens, encore plus élevé et bien plus noble. Mais où sont les investissements et l’écoute pour en faire autre chose que du « HR washing », démasqué très vite par les générations plus jeunes, un peu désillusionnées par ce vide émotionnel…A nous de suivre une étoile, mais laquelle ?

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    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Merci pour votre message.
      « A nous de suivre une étoile, mais laquelle ? », voici votre question.
      J’ai envie de vous répondre la vôtre, celle qui se trouve au fond de vous-même et qui vous est donnée.
      Ce n’est bien sûr pas si facile mais cela demande à reconnaître d’abord ses émotions profondes en découvrant d’où nous venons. Et notre provenance n’est pas unique. Elle se donne à voir dans notre code génétique, dans notre éducation familiale, nationale et civilisationnelle, mais également dans la part de mystère originel qui scinitlle à l’intérieur de soi-même. La clé n’est jamais unique mais multiple et pour cela il faut se donner du temps, il faut accepter de stopper un tant soit peu la vélocité du monde dans lequel nous vivons. Car avec nos nouveaux outils de communication, nous ne sommes plus jamais dans le passé, très rarement dans le présent et seulement dans un futur hypothétique imaginaire qui peut-être n’existera jamais.
      La bonne étoile se trouve au carrefour de l’ensemble de ces chemins qui nous conduisent vers nous-même, vers les autres et vers le pouvoir des origines.
      Emmanuel TONIUTTI

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  3. BENNANI Fahd

    …et ce n’est que quand notre âme est en paix, que nous pouvons être en paix avec les autres, avec le conditionné et l’inconditionné…merci pour ce sublime article maître.

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