« La paix de l’âme »

Vous avez été particulièrement nombreux à réagir à mon dernier article « 2012 : la bonne étoile » en me demandant d’approfondir certains aspects que j’y soulevais. Alors je fais le choix de vous entretenir ici de « La paix de l’âme ».
Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, de par sa technicité, sa rapidité, son égoïsme de jouissance ultralibérale et sa recherche permanente de performance en tout genre nous éloigne de nous-mêmes. L’angoisse, l’anxiété, la colère, la jalousie, la démesure, le mensonge témoignent, à titre d’exemple, de l’augmentation continue de notre niveau de stress. Dans ce cas notre cerveau pulsionnel reptilien est particulièrement activé au détriment de l’exercice de notre responsabilité globale car nous y défendons notre instinct de survie individuelle.
Partons ensemble sur un autre chemin, celui de la paix et de la sérénité ; j’ai une raison toute particulière à vous faire une telle proposition. Comme je l’ai écrit dans l’introduction de mon livre : L’urgence éthique, j’ai exprimé que j’appartenais au courant de la mystique contemplative. J’écrivais alors : « Afin d’éviter toute confusion, je dois d’emblée préciser ce que je signifie par mystique contemplative. Il s’agit, par la méditation et l’observation silencieuses de notre monde et de l’être humain, de la tentative de communier au mystère de la vie, de la nature qui nous entoure et de l’univers auquel nous appartenons. Cette voie spirituelle conduit à la reconnaissance de ce mystère et à la prise de conscience de notre humanité ; elle implique nécessairement la mise en œuvre pratique de notre responsabilité individuelle et collective dans nos actions quotidiennes. Il s’agit d’un chemin jamais achevé et sans cesse à travailler. » (1)

J’y ai ajouté une autre mention selon laquelle je suis un philosophe et théologien humaniste libre penseur n’appartenant à aucune école ou église particulières, même si je me reconnais dans une tradition culturelle sous-tendue par les philosophies égyptienne et grecque et la spiritualité judéo-chrétienne (2). Je dois également vous dire mon goût croissant pour les mystiques arabo-musulmane et taoïste.
Je crois donc précisément que le thème de la paix de l’âme, s’il est travaillé avec assiduité, volonté, réalisme et humilité conduit à la prise de conscience de la responsabilité humaine. J’en ai fait un sujet d’éthique appliquée à la prise de décision pour les dirigeants dans le monde des affaires. Je travaille à partir de ces principes de base dans l’accompagnement des dirigeants depuis dix ans maintenant sans presque jamais en avoir révélé les fondements mais en ayant toujours pu en mesurer les résultats concrets, simples, pragmatiques et efficaces. La teneur de vos réactions à mes écrits me pousse donc à aller plus loin dans cette présentation. Le fait de prendre des décisions « équitables » pour l’actionnaire, le client, l’employé, le fournisseur (et tout autre partie prenante concernée et impactée par les situations que nous visons) provient au préalable de la prise de conscience que nous appartenons tous à un même fondement.
Qu’est-ce que l’âme ?
Dans la tradition philosophique grecque, elle est ce qui permet de maintenir le lien entre l’éternité et l’être humain. Elle est ce bout de soi qui nous appartient entièrement mais qui nous échappe également totalement. La voie de la sagesse consiste ainsi à élever son âme, c’est-à-dire à prendre conscience que nous avons à l’intérieur de nous une partie qui appartient à celui du monde des dieux. Ainsi en est-il à titre d’exemple de l’Orphisme : Zeus, foudroyant les titans dans le combat qu’il mène contre eux, façonne l’être humain avec leur sang (la part de notre divinité) et la boue issue des restes de cendre de ce combat (la part de notre humanité). Ainsi lorsque nous mourons, notre âme rejoint l’éternité. Mais le fait d’avoir une partie de nous qui appartient au monde des dieux ne fait pas pour autant de nous des dieux, nous sommes mortels. L’orgueil revient précisément à ne pas l’accepter.
Dans les traditions monothéistes (3), l’âme est le souffle de vie donné par Dieu. Au moment de la création de l’être humain, Dieu façonne Adam avec de la glaise et lui insuffle un souffle de vie dans les narines. La glaise représente ainsi notre part d’humanité et ce souffle (l’âme) notre part de divinité. Lorsque nous mourons, selon les traditions, notre âme rejoint le paradis ou le purgatoire ou l’enfer, conséquences de notre comportement sur terre. Cela signifie que la vie nous a été donnée par un Autre et que nous ne tenons pas notre nom de nous-mêmes. Cela doit nous conduire sur le chemin de l’humilité.
Le fait de nous interroger sur l’âme nous conduit donc naturellement à nous questionner sur la notion de Dieu.
Qu’est-ce que Dieu ?
Dans les traditions spirituelles, Dieu n’existe pas, il EST. Or nous nous sommes construits beaucoup d’image de Dieu en cherchant à le faire entrer dans le registre de l’être humain. Il faut cependant distinguer en philosophie la notion d’essence de celle de l’existence. L’être humain fait exister les choses. Il leur donne un nom : un arbre, un oiseau, une fleur…Imaginez que l’espèce humaine disparaisse à la suite d’une catastrophe naturelle globale, les choses n’existeraient plus, elles seraient ; car il n’y aurait plus personne pour leur donner un nom et les faire exister.
Dieu, c’est donc l’inconditionné (4). C’est-à-dire le principe originel qui a donné naissance à toute chose et qui n’est soumis à aucune condition. Tout provient de l’inconditionné : la nature, les animaux et l’être humain. Il existe donc une part de Dieu en toute chose (5). Il s’agit de l’âme, part de l’inconditionné qui se trouve en nous.
Comment trouver le chemin de l’âme ?
Le souffle de vie éternelle de l’inconditionné se trouve caché à l’intérieur de nous mais ne demande qu’à se révéler. Or le rythme quotidien de nos vies, les appels incessants à l’abondance de notre société de surconsommation, la recherche de perfection et d’objectifs à atteindre en tout genre polluent notre relation à l’âme, ils nous en éloignent. Ils nous installent dans le tumulte incessant de l’inessentiel et du superflu.
C’est la méditation sur soi, sur les autres et sur le monde qui nous entoure qui doit nous permettre de nous mettre en route vers notre âme. Car le temps de la méditation consiste à mettre en relation notre âme avec l’inconditionné.
Qu’est-ce que la méditation ?
Il s’agit d’un temps privilégié qui nous permet de nous mettre en retrait, dans lequel nous faisons taire le tumulte de l’abondance des choses qui nous entoure ; un moment où nous acceptons d’entrer en nous-mêmes, de nous retrouver avec nous-mêmes pour nous regarder en face afin de faire la vérité ; un instant privilégié dans lequel le silence favorise l’union à nous-mêmes, aux autres et à la nature qui nous entoure ; un lieu d’intimité tout personnel pour ressentir l’union à l’inconditionné. Les Grecs ont appelé la sensation de ce moment mystique, le kairos : l’irruption de l’éternité dans le temps présent. La méditation est donc l’attitude qui consiste en la tentative de la communion au mystère de l’existence humaine. Elle doit conduire à la paix de l’âme.
Qu’est-ce que la paix intérieure ?
Il s’agit d’une sensation de bien être qui nourrit le corps et l’esprit. Je pourrais même dire que son expérience est celle de la sensation du vide de soi-même et des choses. Un moment dans lequel la pensée s’arrête, sans passé, sans futur, seulement l’instant du présent à vivre dans le silence et la solitude ; sans rien attendre en retour de soi-même, des autres et de Dieu. La paix intérieure, c’est le vide. Ce sentiment intérieur d’abandon total qui se donne et qui permet d’appréhender le mystère de ce que nous sommes, c’est-à-dire le vide absolu. Dans cet instant, nous mourons à la représentation imaginaire de nous-mêmes l’espace d’un instant fugace pour nous laisser envahir par la paix.
Quelles implications pratiques pour l’éthique du dirigeant ?
L’expérience de la paix intérieure conduit à reconnaître que l’être humain, quel qu’il soit, provient du même fondement unique, l’inconditionné. De par ce fait, comme le dit l’Évangile, le serviteur n’est pas plus grand que le maître et le maître pas plus élevé que le serviteur (6). Autrement dit, il n’y a ni maître, ni esclave. L’employé, le client et le fournisseur ne sont pas les esclaves de l’actionnaire. Tout comme l’actionnaire n’est pas l’esclave de l’employé, du client ou du fournisseur. Conscient de ce principe d’équité, le dirigeant à donc à rendre la justice, c’est-à-dire l’équité, dans chaque prise de décision stratégique et opérationnelle qui est la sienne. Cela doit impliquer la naissance d’un nouveau modèle de leadership dans lequel le dirigeant gère la cohérence entre les valeurs humaines de l’entreprise, sa stratégie, ses objectifs de performance économique et les bons comportements à développer pour respecter chaque partie prenante. Pour cela, le dirigeant doit prendre de la distance avec lui-même, avec ses émotions profondes et mettre en place un processus d’analyse et de prise de décision qui permette la paix avec soi-même et l’équité entre tous.
C’est dans ce sens et à partir de la mystique contemplative que j’ai donc développé ma méthode d’analyse et de résolution de cas à partir de principes simples. Si vous n’aimez pas l’humanité, vous ne pouvez pas rendre la justice. Il y a un préalable à cela : la paix de l’âme. L’ultralibéralisme est une théorie et une philosophie dont les auteurs ont une âme tourmentée qui n’aime pas l’humanité et idolâtre l’argent au détriment du bien commun.

(1) in L’urgence éthique, une autre vision pour le monde des affaires, Editions IECG – JePublie, 2010.
(2) Beaucoup d’entre vous m’ont demandé si j’étais croyant. Personnellement je crois en Dieu tel que défini dans la suite de l’article. Je crois également en l’interprétation symbolique de la mort et de la résurrection de Jésus.
(3) Judaïsme, Christianisme, Islam.
(4) Je reprends ici l’expression du philosophe et théologien Paul TILLICH. Pour une étude approfondie, vous pouvez vous reporter ici à : André GOUNELLE, Parler de Dieu, Van Dieren Éditeur, 2005 et à Emmanuel TONIUTTI, Paul Tillich et l’art expressionniste, Presses de l’Université Laval, 2005.
(5) Je l’avais déjà cité dans mon article précédent mais pour bien comprendre que ce type de langage n’est pas réservé aux croyants ou bien au monde de la religion, je vous renvoie à la relecture athée de l’âme d’André COMTE-SPONVILLE in L’esprit de l’athéisme, Albin Michel, 2006. D’autre part, dans la philosophie taoïste chinoise, nous pouvons sans exagération comparer cette notion de l’âme à celle du QI, énergie vitale qui se trouve en toute chose et dont l’exercice du DAO (la VOIE) doit permettre de retrouver l’harmonie et l’équilibre entre l’être humain et la nature.
(6) Jean 13/16. Il s’agit du passage consacré au lavement des pieds.

2 réflexions au sujet de « « La paix de l’âme » »

  1. jacques pila

    Vous êtes à la philosophie ce qu’Arvo Part est a la musique contemporaine :
    Simple, concis, intelligent et frappé aux quatre coins du bon sens !!!!
    J’ai grand plaisir à vous lire, à vous apprendre et à vous relire encore….
    Et par ces temps frigorifiques, votre message de ce jour m’incite à l’écoute de Schubert :
    « Lustig in die Welt hinein
    Gegen Wind und Wetter !
    Will kein Gott auf Erden sein,
    Sind wir selber Götter !  »
    Soyons nous même des Dieux….
    A bientôt et Merci.

    Répondre
  2. BENNANI Fahd

    …et ce n’est que quand notre âme est en paix, que nous pouvons être en paix avec les autres, avec le conditionné et l’inconditionné…merci pour ce sublime article maître.

    Répondre

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