« Leadership à la chinoise »

Le dernier module de notre Advanced Leadership Programme  s’est déroulé en Chine. Nos dirigeants participants sont partis à la rencontre de directions générales d’entreprises chinoises pour comprendre comment leur modèle de leadership éthique et responsable se trouve être étroitement lié au confucianisme, au taoïsme et à la mise en pratique, consciente ou inconsciente, de l’art de la guerre dans les prises de décision stratégique.                                                                                                                                   Dans l’empire du milieu, la notion de l’éthique prend ainsi un tout autre sens. Pour la comprendre et réussir vos relations d’affaires en Chine il faudra d’abord connaître les mythes fondateurs. En effet, ils sont révélateurs de la manière dont se comportent les individus en accord avec leur civilisation. Ils influencent malgré nous nos inconscients individuels et collectifs. Ils nous transmettent un langage ; celui de la culture à laquelle nous appartenons malgré nous, ou encore, celle avec laquelle nous cherchons à communiquer. Ne pas connaître les mythes fondateurs de sa propre culture, c’est nécessairement se méconnaître ; et ne pas connaître les mythes fondateurs de la culture dans laquelle nous souhaitons « relationner » pour faire des affaires, c’est courir le risque de l’incompréhension totale de l’autre.

Les mythes fondateurs constituent le code génétique d’une civilisation. Ils représentent son histoire, ses fondements, la manière dont son système de pensée et son mode d’organisation se sont construits à travers le temps. Ils sont très souvent symboliques et cachés. Et pourtant ils sont la mémoire inconsciente de la culture. Ils sont liés à des personnages symboliques réels ou fantasmés, à des environnements géographiques particuliers et à des phases constitutives spécifiques de son évolution.
Le travail de réflexion sur les mythes fondateurs permet de comprendre les comportements du présent à la lumière du passé.

En Occident, deux mythes en particulier ont façonné notre histoire : le mythe grec de la naissance des dieux et de l’être humain et le mythe monothéiste de la Genèse.
Le libéralisme est par exemple une réponse au mythe de la création d’Adam et Ève. Il s’est construit sur la recherche du paradis perdu dans lequel seul le bonheur absolu était accessible.
Nous en avons conservé en mémoire plusieurs éléments : nous devons conclure des affaires rapidement (Dieu a créé le monde en six jours) et nous ressentons souvent un sentiment de culpabilité lié à la faute originelle, ce qui nous vaut d’avoir inventé les droits universels de l’Homme et le concept de responsabilité.

En Chine, il existe un mythe particulièrement fondateur qui est celui de la séparation entre le Ciel et la Terre. Celle-ci a duré 18.000 ans et l’être humain en a été la conséquence (1).
Ce qui signifie que très souvent les chinois éprouvent un sentiment de honte (la face) d’avoir été cette conséquence (et non la cause) et ils ont maintenant tout leur temps pour faire des affaires.
Ce qui compte d’abord pour eux, c’est la relation, l’établissement de l’harmonie entre le Ying et le Yang, entre le principe féminin et le principe masculin, entre l’énergie négative et l’énergie positive entre les personnes.

Ces mythes influencent donc directement nos comportements de manière très souvent totalement inconsciente d’où les incompréhensions notoires qui peuvent naître dans les relations d’affaires.
Les occidentaux veulent conclure des affaires très vite alors que les chinois prennent d’abord le temps de la relation pour jauger, observer, établir l’équilibre.
En Occident, l’éthique répond à la question : « comment puis-je vivre pour être heureux ? » (recherche inconsciente du paradis perdu)
alors qu’en Chine l’éthique répond à la question : « comment pouvons-nous vivre pour être efficace ? » (recherche inconsciente de l’harmonie originelle entre le ciel et la terre) (2).

Nous ne pouvons pas nous affranchir de ces différences car chacun fonctionne selon les codes référents à la culture dans laquelle il est né et dans laquelle il a été éduqué. Mais il existe une porte ouverte à l’amélioration de son propre leadership dans la conduite des affaires et à l’amélioration des comportements au sein d’une organisation. Il est pertinent de voir qu’une entreprise occidentale qui souhaite développer un modèle de leadership qui repose sur les valeurs du respect, de la loyauté et de l’engagement par exemple a peu de chance de réussir à le faire fonctionner en Chine si les chinois ne comprennent pas les fondamentaux de la culture occidentale. L’inverse est tout aussi vrai pour une entreprise chinoise qui souhaite développer un modèle de leadership qui repose sur les valeurs de l’harmonie, l’équilibre, l’énergie et la face ; elle a peu de chance de réussir à le faire fonctionner en Occident si les occidentaux ne comprennent pas les fondamentaux de la culture chinoise.
C’est donc à partir d’analyse de cas réels concrets vécus en commun que notre groupe de dirigeants a pu s’entrainer à prendre des décisions stratégiques et opérationnelles cohérentes avec les valeurs de l’Orient et de l’Occident au filtre des différents mythes fondateurs.

Nos dirigeants participants ont ainsi pu concrètement expérimenter le fait qu’en Chine, une stratégie n’est pas noire ou blanche mais noire et blanche (à l’inverse de l’Occident).
Le mode d’approche de l’existence n’est pas direct mais indirect (3). Car le meilleur chemin pour se rendre d’un point A à un point B n’est pas le sentier le plus court mais le plus adapté à chaque situation rencontrée pendant le cheminement.
Le leadership à la chinoise cherche donc à conjuguer la souplesse et la rigidité : souplesse dans les relations, les réseaux d’échange dans lesquels l’amitié est toujours intéressée ; rigidité dans l’application des décisions, des processus et des méthodes.

Le témoignage d’une dirigeante chinoise en retour de l’expérience de l’étude d’un cas d’affaire analysé en commun entre occidentaux et chinois dans l’un de nos workshops exprime le décalage culturel :
« Le comportement occidental est plus direct avec une initiative de prise de parole instantanée pour s’exprimer. Les chinois observent d’abord puis s’expriment avec une attitude qui semble plus judicieuse. Les occidentaux ont un bon sens de l’éthique individuelle ; les chinois ont plus l’esprit d’équipe en prenant en considération les relations humaines, ils veulent agir de manière à ce que tout le monde gagne dans la situation. Les occidentaux ont plus tendance à partager le pouvoir alors que les chinois centralisent le pouvoir. »

La prochaine étape de notre Advanced Leadership Programme se déroulera à Paris. Nous irons à la rencontre du « Leadership à la française » qui fera l’objet de mon prochain article.

(1) Yu DAN, Le bonheur selon Confucius, 2011.
(2) François JULLIEN, Nourrir sa vie. À l’écart du bonheur, Seuil, 2005
(3) Le Lao-Tseu, Albin Michel, 2007

4 réflexions au sujet de « « Leadership à la chinoise » »

  1. Bassanelli

    Les occidentaux vivent avec l’objectif final d’être heureux, les asiatiques avec celui d’être efficaces.
    Si l’on gommait la culture et l’éducation, pourrait-on cerner l’objectif de l’humain, l’aspiration universelle de l’homme ?
    Ou bien est-ce naïf et erroné de penser global pour penser plus « neutre » ?

    Répondre
    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Il est impossible de gommer la culture et l’éducation mais, voyageant en permanence à l’international, je pense pouvoir dire qu’il existe une constante chez les êtres humains. L’aspiration universelle dont vous parlez se concentre sur la recherche de sens à donner à l’existence : ce sens passe par le désir d’aimer et d’être aimé en retour, mais également par la volonté de donner un sens à l’absurdité que semble représenter la mort. Chaque être humain cherche ainsi à se positionner par rapport à ces deux éléments clés de la vie.

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  2. Olivier Haertig

    Cette analyse culturelle et anthropologique du management est frappante par sa lucidité et par sa pertinence.
    Je ne comprends pas cependant que la dirigeante chinoise citée à la fin de l’article estime que les « 0ccidentaux ont plus tendance à partager le pouvoir alors que les Chinois centralisent le pouvoir ».
    Les occidentaux recherchant l’efficacité, le bonheur ( caricaturalement réduit dans sa version américaine issue d’un puritanisme dévoyé à la jouissance égocentrique de l’individu) et la rapidité d’action, ne visent en rien, me semble-t-il, à partager le pouvoir mais à prendre tout le pouvoir. Les fusions d’entreprise par exemple, fussent-elles centenaires, impliquent que l’une soit totalement engloutie, détruite par l’autre. N’imaginant pas que la stratégie puisse être noire ET blanche, le leader occidental exige que la stratégie noire élimine totalement la stratégie blanche ou inversement. L’exclusivité prime toujours sur la copule. Dans un monde complexe et pluriel, cette posture n’est pas nécessairement la plus adaptée. Elle contredit, me semble-t-il, une attitude de partage.
    Mais peut-être ai-je mal compris la dirigeante chinoise. Pouvez vous m’éclairer?

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    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Merci Olivier pour votre question.
      Il fautde comprendre, à travers cette citation, que la vision des dirigeants chinois à propos de l’Occident est toute tournée vers l’idée que l’Occident est un continent démocratique dans lequel s’exerce la liberté individuelle de choix et de décision. Pour les chinois, cette liberté implique naturellement le partage du pouvoir. A l’inverse, la culture chinoise est très hiérarchisée, les collaborateurs s’expriment avec difficulté devant leur patron car celui-ci incarne l’autorité et il est seul à décider ; c’est pourquoi la dirigeante chinoise évoque cette notion de centralisation du pouvoir. Il est donc intéressant de noter comment les chinois voient les occidentaux.
      Toutefois vous avez tout à fait raison, le partage du pouvoir dans les entreprises occidentales est souvent un effet de façade tout comme l’éthique et les valeurs qui sont devenues un thème particulièrement à la mode en étant rarement traité sur le fond.

      Répondre

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