Le courage de changer

Depuis plus de dix ans maintenant j’accompagne des entrepreneurs et entraîne des directions générales à l’international. Au cours des nombreux entraînements à la prise de décision que j’ai pu mener avec les dirigeants en situation de stress, j’ai pu constater qu’il existait quatre vices comportementaux polluant les décisions et pouvant conduire l’entreprise à sa perte.

L’obsession de l’argent : gagner toujours plus, toujours plus vite par n’importe quel moyen pour satisfaire les exigences de l’actionnaire sur le court terme en négligeant les conséquences des décisions sur le moyen-long terme.
Le pouvoir : contraindre les personnes et les équipes à agir contre leurs volontés combien même les décisions prises apparaissent clairement incohérentes avec les valeurs et la stratégie de l’entreprise.
La jalousie : vouloir obtenir à tout prix ce que possède son collègue parce qu’on estime que ce qu’il a, est mieux que ce que l’on a soi-même.
L’égocentrisme : prendre des décisions pour satisfaire son intérêt personnel immédiat au détriment de l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise.

Ces comportements correspondent à des instincts de survie. Ils entraînent naturellement des luttes entre les personnes qui ne favorisent ni l’anticipation, ni l’affrontement raisonné des crises. Ils conduisent, au contraire, à générer encore plus de stress au sein du comité de direction et des équipes. La vision devient floue. Les valeurs ne sont plus un référent auquel on peut se rattacher ; elles deviennent volatiles et relatives (1). La stratégie et l’organisation font l’objet de maints remaniements qui sont incompréhensibles pour les collaborateurs voire qui ne font pas sens pour les dirigeants eux-mêmes.

L’incertitude, l’ambiguïté et la complexité croissante du monde dans lequel nous vivons nous conduit inévitablement vers une augmentation du niveau de stress car notre monde change en permanence et de plus en plus rapidement. Or naturellement nous avons peur du changement. Nous apprécions les habitudes qui nous rassurent et les rites qui nous sécurisent. Les modèles de leadership jusqu’ici utilisés pour conduire le changement répondent de moins en moins à cette nouvelle situation du temps présent.

Après l’expérience de ces dernières années, il m’apparaît donc plus clairement encore que le courage des dirigeants à affronter des situations de plus en plus complexes passera en priorité par deux éléments clés qui constitueront les nouveaux socles fondamentaux de la culture d’entreprise à venir : « Transmettre la vision » et « Donner la confiance » aux actionnaires, aux clients, aux collaborateurs, aux fournisseurs et aux citoyens. Mais pour cela, chacun devra se préparer très en amont à gérer sa peur de l’incertitude. Car c’est précisément lorsque les environnements deviennent incertains, complexes et ambigus que les dirigeants ont à faire preuve de calme. Dans ces situations, ils doivent être en mesure de gérer les émotions négatives qui les touchent au plus profond d’eux-mêmes. Les leaders ont donc à s’entraîner à traverser le changement le plus rapidement possible sans se mentir pour autant à eux-mêmes sur les peurs qui les poussent à agir.

Nous constatons qu’il est de plus en plus indispensable de changer de modèle de leadership. L’impact de la pollution de nos productions industrielles sur l’environnement nous conduit à tuer les systèmes vivants dont nous avons besoin pour survivre en tant qu’espèce. Les stratégies à court terme des financiers engendrent des crises économiques et sociales qui entraînent potentiellement de la violence et la montée des extrémismes politiques. La croissance en Europe stagne. Il nous faut donc changer de paradigme et inventer une autre vision pour l’avenir autour de nouveaux modèles de leadership.
Mais lorsque nous devons conduire ou vivre un changement, il est très important de savoir que nous traversons tous quelques étapes caractéristiques inéluctables plus ou moins rapidement.

La première est le refus de comprendre. Nous ne voulons pas changer. Pourquoi faudrait-il changer des habitudes qui nous conviennent si bien ? Pourtant le monde change autour de nous, le rythme s’accélère ; plus il est rapide, plus nous sommes en proie à développer des comportements qui ne favorisent pas le bien commun : exemple « Les changements climatiques, la pollution, le chômage, une délocalisation, un changement de président…, ce n’est pas moi qui vais régler ces problèmes. »

La deuxième étape est la résistance. Nous allons inventer de bonnes excuses pour préserver notre environnement de travail construit jusqu’alors, pour nous sentir en sécurité. Exemple :« L’actionnaire demande un retour sur investissement à deux chiffres, c’est normal, ça fonctionne comme cela depuis plus de 25 ans. Cette année il va certes falloir licencier 10% de notre effectif pour préserver ce résultat ; et puis de toute façon, si ce n’est pas moi qui agis, ils choisiront un autre dirigeant pour le faire à ma place. Peu importe les moyens, nous devons réussir. »

La troisième étape est l’opposition. Comme le changement nous effraie mais que nous sentons bien intuitivement à l’intérieur de nous-mêmes qu’il y a quelque chose d’étrange, une faille, un gouffre… nous allons développer de la colère qui mentionne qu’il y a inadéquation entre ce que nous sommes en train de vivre et ce que nous voudrions tout au fond de nous. « Occupy Wall Street, les Indignés, la Grèce qui sombre dans la pauvreté, tous des imbéciles, ils n’ont qu’à travailler et faire de la croissance, on ne peut quand même pas être solidaires de tout le monde. Et la nouvelle norme de Responsabilité Sociale de l’Entreprise que l’on voudrait nous imposer, je n’ai pas que cela à faire.»

La quatrième étape est la dépression. Nous ne pouvons rien contre le changement. La réalité est plus forte que nous-mêmes, elle nous dépasse ou elle nous dépassera voire, elle nous submergera. La fin des ressources naturelles comme le pétrole est annoncée vers les années 2050, le gaz naturel vers 2070…la montée croissante de la grande pauvreté…l’augmentation permanente de la dette… « Il va falloir changer de modèle mais je ne sais pas comment faire et je ne suis pas responsable de tout ça ».

La dépression continue à bourdonner sourdement à l’intérieur de nous si nous n’acceptons pas le changement. Généralement, la résistance au changement vient de ce que nous n’acceptons pas la réalité des faits. Que faut-il donc pour que nous nous résignions à changer ? Un cataclysme ? Une révolte planétaire ? L’organisation de microsociétés qui défieront nos organisations actuelles ? La dépression engendre l’aveuglement.

La cinquième étape qui précède celle de l’épanouissement, est la résignation. Nous n’avons pas envie de changer mais la réalité est tellement flagrante que nous n’avons pas le choix : il faudra se résigner.

Mais pour accompagner les personnes à passer de la résignation à l’épanouissement, cela nécessite un style de leadership particulier.

Des leaders qui se sentent responsables, pas seulement d’eux-mêmes mais également des autres.
Des leaders qui décident ; des leaders qui sachent définir la justesse de leurs décisions en mesurant leurs conséquences sur les parties impactées et concernées. Des leaders qui fassent respecter les règles communément admises.
Des leaders convaincus que les valeurs humaines fraternelles sont les plus hautes pour réussir à vivre en communauté.
Des leaders qui orientent leur stratégie sur le long terme en vue de servir les intérêts de leurs clients, de leurs collaborateurs, de leurs fournisseurs, de leurs actionnaires et des citoyens.
Des leaders qui sachent faire respecter la paix dans le monde et éviter les guerres inutiles.
Des leaders qui sanctionnent les dictateurs.

Il nous faut absolument changer de modèle pour construire le futur. Nous avons besoin de leaders lucides et qui aiment leurs équipes au-delà de toute autre chose.

(1) Il s’agissait ici du thème de l’Université d’été des dirigeants des entreprises privées et publiques de Belgique pour laquelle j’ai donné une conférence sur l’Urgence éthique à la fin du mois d’août 2012.

2 réflexions au sujet de « Le courage de changer »

  1. pellory

    Caro Emmanuel, grazie per questa splendida riflessione sulla paura del cambiamento. Mi ha fatto fare un naturale collegamento con una citazione di Einstein a cui mi rifaccio spesso quando sento che nella mia vita è necessario attraversare una « crisi » per poter evolvere e migliorare una situazione o una relazione. Tuttavia questo percorso è molto doloroso, implica una grande presa di coscienza e una grande umiltà; siamo spesso abbandonati a noi stessi da questa società che ci vuole sempre felici, attivi, sicuri sui nostri passi ed imperturbabili. Allora restiamo strettamente legati ai nostri comportamenti abituali, fortificandoli, nonostante spesso siano solo delle maschere sulla nostra vera essenza. La citazione è questa e vorrei condividerla:

    « Non possiamo pretendere che le cose cambino, se continuiamo a fare le stesse cose.
    La crisi è la più grande benedizione per le persone e le nazioni, perché la crisi porta progressi. La creatività nasce dall’angoscia come il giorno nasce dalla notte oscura. E’ nella crisi che sorge l’inventiva, le scoperte e le grandi strategie. Chi supera la crisi supera sé stesso senza essere ‘superato’.
    Chi attribuisce alla crisi i suoi fallimenti e difficoltà, violenta il suo stesso talento e dà più valore ai problemi che alle soluzioni. La vera crisi, è la crisi dell’incompetenza. L’ inconveniente delle persone e delle nazioni è la pigrizia nel cercare soluzioni e vie di uscita. Senza crisi non ci sono sfide, senza sfide la vita è una routine, una lenta agonia. Senza crisi non c’è merito. E’ nella crisi che emerge il meglio di ognuno, perché senza crisi tutti i venti sono solo lievi brezze. Parlare di crisi significa incrementarla, e tacere nella crisi è esaltare il conformismo. Invece, lavoriamo duro. Finiamola una volta per tutte con l’unica crisi pericolosa, che è la tragedia di non voler lottare per superarla. »

    Grazie.

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    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Cara Giada, grazie per il suo messaggio.
      Si, la crisi è un’opportunità vera per chi sente il bisogno di cambiare.
      Perché ci vuole la propria volontà di cambiare, il proprio entusiasmo nel credere nei valori umani i più alti.
      Con l’entusiasmo dobbiamo anche aggiungere l’ordine, il realismo e la disciplina nel lavoro su di se ; ma anche nel lavoro quotidiano.
      Allora verra alla fine il piacere di vivere il cambiamento come qualcosa che permette di sfruttare nuove possibilità di vivere il nostro mondo con una visione più umanistà di se stesso, degli altri e della vita stessa.

      Répondre

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