« Le diable ne s’habille plus en Prada »

Vous souvenez-vous de cette comédie dramatique américaine réalisée par David Frankel à partir du livre de Lauren Weisberger « Le diable s’habille en Prada » ? Il raconte l’histoire d’Andrea Sachs, l’assistante de Miranda Priestly, rédactrice en chef du célèbre magazine de mode Runway. Miranda Priestly, remarquablement interprétée dans le film par Meryl Streep, est un leader aux demandes hyper capricieuses et aux comportements tyranniques. Elle incarne le pouvoir, l’avidité, la démesure mais plus encore, selon Lauren Weisberger, elle est le diable.
Qu’est-ce que le diable ? Du point de vue philosophique, il est le non-être. Du point de vue théologique, il est le tentateur. Du point de vue spirituel, il est le démonique. Le diable se reconnaît au travers de ses vices. Il se veut omnipotent ; il croit qu’il est immortel. Il se veut tout sachant ; il croit que dans toute situation il sait distinguer, seul et avec certitude, le bien du mal. Il fait et défait à sa guise. Il manipule en vue d’instaurer son propre pouvoir. Il légitime l’égocentrisme. Il met en scène sa propre démesure. Il rend les autres esclaves du pouvoir et du besoin d’être aimé. Il promet aux plus incrédules l’immortalité. Sa particularité : il ne se cache pas, il œuvre à visage découvert. A force de le voir constamment autour de nous, nous avons oublié qu’il est le diable.
Si le diable ne s’habille plus en Prada, c’est donc qu’il a changé de tailleur. Ce dernier a non seulement modifié son nom mais également son adresse. Quel nom et quelle adresse pourraient incarner aujourd’hui selon vous l’obsession de l’argent ? La recherche incessante du pouvoir ? Le sentiment exacerbé de la jalousie ? La domination excessive de l’égocentrisme ?
Son nom : le divin marché. Son adresse : les marchés financiers (1) du monde entier. Le diable a tissé sa toile en réseaux. Le divin marché (2) est l’idée selon laquelle les marchés n’ont pas besoin d’être régulés, ils s’auto régulent d’eux-mêmes. Pourquoi Georges W. Bush avait-t-il donc été obligé de faire voter par le congrès le 3 octobre 2008 un plan de sauvetage de plus de 700 milliards $ de l’économie américaine ? Parce qu’il n’existait aucune main invisible qui régulait naturellement le marché. Pourquoi la Chine veut-elle faire de Shanghai le plus grand centre financier du monde pour l’avenir ? Parce qu’elle-même, contaminée par le virus, a décidé de devenir le centre névralgique du divin marché ; plus d’argent, toujours plus d’argent…mais pour quoi faire ?

Le diable s’habillerait-il donc désormais en Mammon ( Dieu de l’argent ) ? Ce serait bien trop facile de donner une telle interprétation de l’histoire humaine. Le diable s’habille en dieu de l’argent depuis les débuts de l’histoire de l’humanité. Si nous observons cette histoire, nous y voyons que l’ensemble de la décadence des sociétés humaines provient toujours de trois éléments répétitifs régressifs : l’argent, le pouvoir et le sexe. (3)
Qui donc est le diable ? L’être humain lui-même. C’est bien ce que laisse supposer Lauren Weisberger elle-même dans son livre. En réalité, nous sommes notre propre ennemi à nous-mêmes. Nous créons les idées de notre monde, nous les mettons en application. Nous créons des idéologies, nous les imposons. Nous définissons de belles valeurs et nous ne les mettons pas en œuvre. Nous visons des idéaux que nous n’atteignons finalement pas. Pourquoi ne pas faire définitivement la vérité avec nous-mêmes ? Nous sommes le diable, le non-être, le tentateur, le démonique.
Qui met en œuvre les idées que nous créons ? Les leaders. C’est-à-dire ceux qui ont en eux-mêmes la capacité à faire croire aux autres en leurs idées, la capacité à faire adhérer les autres à leurs projets. C’est pourquoi je voudrais vous suggérer une distinction toute personnelle entre le leader et le leader responsable. Le leader est à son propre service. Le leader responsable est au service des autres. Le leader a un besoin de reconnaissance surdimensionné qui le conduit à ne voir que son intérêt personnel. Le leader responsable n’a pas besoin d’être reconnu, il est là pour accomplir une mission pour le bien commun ; maintenir la confiance et le partage de valeurs humaines fortes ; transmettre du sens à ses équipes afin d’atteindre ensemble les résultats financiers, en faisant de la relation humaine le premier facteur clé de réussite de l’entreprise.
L’être humain se pense immortel. Il veut être aimé de manière narcissique et il impose alors aux autres les délires de son propre fantasme. Nous constatons simplement où nous conduit ce modèle : à l’enrichissement surdimensionné des uns aux dépends des autres ; à l’hyper pouvoir d’un petit groupe d’individus (ceux qui créent les idées et les mettent en œuvre) sur l’ensemble de la masse ; à des crises successives dont nous ne savons pas gérer les conséquences.
Soyons réalistes. Nous sommes mortels et nous disparaîtrons tous. Un jour viendra, où dans nos dernières heures, nous ferons le bilan de notre vie ; pour nous mettre en cohérence avant de nous en aller définitivement ; pour savoir ce que nous laisserons à nos enfants, à l’humanité à laquelle nous appartenons. Car les leaders ont oublié un élément essentiel de leur responsabilité : ils ont à servir une humanité qui leur ressemble, ils ont à conduire des femmes et des hommes dont le reflet de leur propre visage est, chaque jour, leur propre humanité (4).

Mais alors si nous sommes le diable, existe-t-il au fond de nous-mêmes quelque chose qui peut nous sauver ? Oui, la part de Dieu qui est en nous (5). Qu’est-ce que Dieu ? Du point de vue philosophique, il est l’Être. Du point de vue théologique, il est le Père ou le Tout-Puissant. Du point de vue spirituel, il est l’Inconditionné, le pouvoir des origines qui a donné naissance à toute chose. C’est à nous de découvrir la part d’être qui est en nous, la part de nous-mêmes qui nous relie tous les uns aux autres. La responsabilité est la prise de conscience que nous n’existons jamais sans les autres.
Cela nous appelle donc à développer de nouveaux modèles de leadership responsable. Personnellement, je crois en ce que j’appelle le modèle du leader servant. Deux passages me semblent révélateurs de ce modèle.
L’un provient du livre de la voie et de la vertu : « Pourquoi la mer est-elle la reine (6) des cent fleuves ? Parce qu’elle se trouve au-dessous d’eux. Le sage agit avec humilité et respect des personnes. Parce qu’il n’est en conflit avec personne, personne n’est en conflit avec lui. »
L’autre provient du livre de l’ecclésiaste : « Heureux l’homme (7) qui médite sur la sagesse, qui raisonne avec intelligence et réfléchit dans son cœur ».
Ce modèle, je l’appelle le leadership de l’amour. Mais pas n’importe quel amour. Celui qui respecte la différence de l’autre, celui qui prend en compte le besoin des autres, celui qui répond de manière absolue au bien commun en ne se souciant plus de son intérêt égoïste personnel. Un autre monde me direz-vous ? Oui un autre monde, une autre vision pour le monde et pour le monde des affaires en particulier.
N’en va-t’il pas du salut de notre espèce ?

(1) Les marchés financiers sont les lieux de la spéculation boursière (à titre d’exemple). Je vous invite par ailleurs à bien distinguer les banques d’investissements qui spéculent au jour le jour sur les marchés et les banques de détail qui sont normalement constituées pour accompagner l’économie réelle à travers le financement des particuliers, des entreprises et des institutionnels.
(2) Je vous renvoie ici aux remarquables études livrées sur ce sujet par Dany-Robert DUFOUR dans ses ouvrages : Le divin marché, Denoël, Paris, 2007 ; L’individu qui vient…après le libéralisme, Denoël, Paris, 2011. De grandes banques d’investissements tels que Goldman Sachs, JP Morgan, HSBC, UBS et d’autres ont intégré cette idéologie dans leur mode de fonctionnement stratégique. Mais il ne faudrait pas s’y méprendre, les banques d’investissement ne sont pas seules concernées par l’adoption de cette dictature démonique : PFIZER, Industrie pétrolière
(3) Je vous renvoie ici à la fabuleuse trilogie Cycle des Dieux de Bernard WERBER qui, dans une interprétation toute personnelle, dépeint le monde des dieux à l’image de celui des hommes dans « Nous, les Dieux », « Le souffle des Dieux » et « Le mystère des Dieux » publiés chez Albin Michel.
(4) Oliver STONE le mentionne particulièrement bien dans son film Wall Street : l’argent ne dort jamais : Gordon GEKKO gourou de la finance, interprété par Mickael DOUGLAS, ne prend conscience de sa responsabilité vis-à-vis de sa fille qu’à partir du moment où il apprend qu’il va devenir grand-père. Ce n’est pas tant la relation à sa fille qui lui permet cette prise de conscience mais le fait de devenir grand-père lui confère une certaine forme d’immortalité. Il inscrit ainsi son nom dans le patrimoine génétique de l’humanité en s’assurant de sa descendance.
(5) Je vous renvoie ici aux deux articles de mon blog : « La paix de l’âme » du 6 février 2012 et « Spiritualité et Leadership » du 21 mars 2012.
(6) Je vous invite ici à remplacer le mot « reine » par « leader responsable ».
(7) Je vous invite ici à remplacer le mot « homme » par « leader responsable ».

9 réflexions au sujet de « « Le diable ne s’habille plus en Prada » »

  1. Philippe GABRIEL

    Merci Emmanuel pour cette approche qui me permet de bien commencer ma journée.
    Je la commence en essayant d’écouter au mieux mon coeur. Cependant, celui-ci est-il bien à l’écoute des besoins des autres pour un monde meilleur ? Mes chemins vers plus de sagesse, mes choix de cheminemnt dans ma vie, dépendent sans doute de mon éducation, de la culture dans laquelle je vis. La sagesse est-elle la même où que l’on se trouve dans le monde, dans toutes les cultures ? Je reste en recherche pour un monde meilleur sans envoyer au diable ceux qui ne partagent pas mon soucis de plus de justice? Philippe

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  2. Loubna SERRAJ

    Tout d’abord, un Grand Merci pour cet article et pour cet élan d’optimisme et de foi en un « monde meilleur ». En ces temps quelque peu tumultueux où les Valeurs perdent de plus en plus de leur importance dans les entreprises laissant la part belle à toujours plus de soif d’argent, de pouvoir, de suprématie ; ce type d’article est un véritable vent de fraîcheur…
    Si je partage totalement votre idée, et celle de Lauren Weisberger, pour dire que le diable est en chacun d’entre nous et qu’ils nous appartient de le « nourrir » à l’image de l’héroïne du film en satisfaisant ses moindres caprices, en mettant nos valeurs de côté pour accéder à une position ou un rang supérieur, etc…
    Je me demande tout de même si, à l’heure actuelle, ce « diable » avance toujours à visage découvert, s’il ne se cache pas derrière de belles paroles, voire des discours trompeurs qui permettent de maquiller une réalité beaucoup plus égoïste que l’intérêt général.
    Car si, personne ne peut – du moins ouvertement – remettre en cause l’importance de la responsabilité d’un leader, le fait qu’il soit au service de ses collaborateurs ; la réalité est parfois, voire souvent, à l’opposé. Dans la réalité, les beaux discours laissent place à une course toujours aussi effrénée de ces leaders vers l’intérêt personnel, que ce soit via l’enrichissement matériel ou l’accès à plus de pouvoir (quand il n’est pas économique, il est politique…)
    La partie du Diable est bel et bien là, tapie, assez rusée pour ne pas paraître comme Miranda Priestly dans le film sous son vrai jour sans fards ni faux-semblants ; ou assez insidieuse pour se parer de beaux vêtements comme l’a expérimenté l’héroïne elle-même.
    Effectivement, il nous appartient de faire vivre cette « part de Dieu » en nous pour contrecarrer ces forces obscures. Mais comment discerner le vrai du faux discours? Comment arriver à démasquer le diable quand il se cache et utilise pleins d’artifices pour arriver à ses fins? Autrement dit, les valeurs que nous portons arriveront-elles à réveiller les esprits endormis par tant de belles paroles?

    Seul l’avenir nous le dira…

    Bien amicalement,
    Loubna

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    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Merci Loubna pour votre texte.
      Nous devons faire en sorte de relayer tous nos messages pour que ceux-ci fassent leur chemin sur le web de manière à devenir les cellules atypiques qui engendrent l’effet papillon des valeurs.
      Laissons les artifices aux artificiers et continuons à croire dans le valeurs humaines les plus hautes et à les mettre en pratique autour de nous dans notre quotidien.
      Bien amicalement
      Emmanuel

      Répondre
  3. HUC

    Cela me fait penser à une citation dans le livre « The Servant, a simple story about the true essence of leadership » James C. HUNTER que j’ai lu il y a quelques mois: « Anyone wanting to be a leader must first be the servant. If you want to lead, you must serve. » Jesus Christ.
    Mais alors quelles sont les caractéristiques du « 360 Servant Leader »?

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  4. HUC

    « L’écart entre riches et pauvres est énorme, entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud, entre des Occidentaux jamais rassasiés, et tous les autres sans cesse dépourvus.Les avoirs des 84 personnes les plus fortunées du monde surpassent le produit intérieur brut de la Chine, avec ses 1,2 milliards d’habitants. Les magots des 225 plus grosses fortunes du monde équivalent au revenu annuel des 47 % d’individus les plus pauvres du globe, c’est à dire 2,5 milliards de personnes.Si on prélevait ne serait-ce que 4 % sur ces magots, on pourrait assurer à tous les habitants de la terre l’accès aux services sociaux de base : infrastructures sanitaires, éducation, eau potable et nourriture. » _ Extrait du rapport mondial sur le développement publié par les Nations Unies en 1998 disponible chez Economica, 49, rue Héricart, 75015 Paris

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  5. Bennani amina

    Merci Emmanuel, c’est toujours un plaisir de lire tes articles :-)
    Un grand Oui pour un monde dont la vision est Dieu et donc Amour….

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  6. LE CAER

    Merci pour ce beau texte Emmanuel.
    Il reprend le mythe de Janus, le Dieu aux 2 visages, et tous ces autres mythes où le bien et le mal s’affrontent perpétuellement, autour de nous, mais, comme tu le dis si bien, également EN nous.
    L’un n’existe que parce que l’autre existe et inversement.
    Que se passerait il si ce n’était pas le cas ? On arriverait à une société décrite par Aldous Huxley dans « le meilleur des mondes », où tout n’est que bonheur, harmonie et tempérance.
    L’Horreur absolue.
    Alors, comme disait Sir Winston Churchill à propos de la démocratie (« C’est ce qu’il y a de pire à défaut d’autre chose »), l’affrontement du Bien et du Mal, de Dieu et du Diable, du Blanc et du Noir, est utile pour nous faire avancer et progresser.
    Son existence a ceci de positif qu’il nous oblige à nous battre et à chercher les solutions pour nous améliorer.
    … Sous réserve que des gens comme toi, ou d’autres, continuent à appuyer là où ça fait mal.
    Au plaisir de continuer à te lire !
    Amicalement

    Eric

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  7. JC HUC

    Le sacrifice donne du poids au projet dont la valeur s’amplifie selon la mesure de ce que l’on donne de nous, de notre être, de notre cœur pour notre humanité.
    «Celui-là seul comprendra ce qu’est un domaine, qui lui aura sacrifié une part de soi, qui aura lutté pour le sauver, et peiné pour l’embellir. Alors lui viendra l’amour du domaine. Un domaine n’est pas la somme des intérêts, là est l’erreur. Il est la somme des dons» (Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre).

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