« Le travail de Dieu ! »

En novembre 2009, Lloyd Blankfein, CEO de Goldman Sachs, déclarait à un journaliste du Sunday Time :
« Je ne suis qu’un banquier qui fait le travail de Dieu ».

Puisque rien n’a changé depuis la crise financière de 2008, était-ce le lancement d’une nouvelle mode du leadership enseignée par un haut dirigeant ? Arrogance, provocation, cynisme…. ou péché ?

L’arrogance ?
Emprunté du latin arrogans, elle est « l’orgueil qui se manifeste par des manières hautaines et méprisantes » (1). Plus encore, celui qui l’utilise requiert quelque chose auquel il n’a pas droit. Du point de vue de l’éthique, l’orgueil est un vice. Il consiste à croire que nous avons toujours raison contre les autres, que nous sommes parfaits en toute situation, que nous savons mieux que les autres ce qui est bon pour eux. En philosophie, l’orgueil a à voir avec la démesure. Il s’agit d’un comportement qui ne prend pas en compte la réalité des choses mais seulement la satisfaction de l’intérêt personnel immédiat. Le démesuré est un glouton qui ne goûte pas, ne partage pas et se moque du regard que les autres peuvent poser sur lui.

La provocation ?
Emprunté du latin provocatio, elle est un défi, « un acte par lequel nous poussons quelqu’un à commettre une action répréhensible » (2). Autrement dit lorsque nous provoquons une personne, nous l’amenons naturellement à avoir une réaction violente envers nous ou quelqu’un d’autre. Mais la provocation est également un art de la guerre qui consiste à faire en sorte que l’adversaire se dévoile ; voire un art de la communication dont l’objectif est d’attirer les regards sur soi.

Le cynisme ?
Emprunté du grec kunysmos, il est l’attitude qui « pousse à exprimer sans ménagement des principes contraires à la morale » (3). En philosophie, les cyniques (V-IVème siècles avant notre ère) méprisaient les conventions sociales et affichaient leur indépendance d’esprit (4). Le cynique est un excentrique qui aime la mise en scène et pervertir les apparences. Il peut ainsi développer un art du jeu dont la confusion sert ses intérêts pragmatiques.
Faut-il aujourd’hui être arrogant, provocateur et cynique pour diriger les entreprises ? Et M. Blankfein serait-il seul à être concerné ? Il dit de lui ce que certains autres dirigeants pensent d’eux mêmes à voix basse. Faire le travail de Dieu, c’est se prendre pour Dieu, c’est se croire tout permis, c’est rendre les autres esclaves de sa propre puissance. C’est ce que nous appelons en théologie le péché. Le fait de croire que nous sachions, dans toute situation, distinguer le bien du mal ; et que nous pensions être immortels.
Voilà ce que le prophète Amos (5) disait, à une époque où le luxe des grands insultait déjà la misère des opprimés, en s’adressant aux dirigeants : « Écoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre (…) vous qui dites : nous diminuerons la mesure, nous augmenterons le sicle, nous fausserons les balances pour tromper. Nous achèterons les faibles à prix d’argent et le pauvre pour une paire de sandales ; et nous vendrons les déchets du froment. Yahvé l’a juré par l’orgueil de Jacob : jamais je n’oublierai aucune de leurs actions. »

Ce ne sont pas les générations pratiquant l’injustice et l’impudence qui pâtissent aujourd’hui du mauvais usage qu’ils font de leurs talents mais leurs descendances. Il existe toujours un juste retour des choses, cela prend du temps.
En avons-nous ENCORE ?…

(1) Dictionnaire Larousse, 2006, p. 111.
(2) Dictionnaire Larousse, 2006, p. 875.
(3) Dictionnaire Larousse, 2006, p. 324.
(4) « Cynisme » in Dictionnaire de la philosophie, Encyclopaedia Universalis – Albin Michel, 2000, p. 350-353.
(5) Amos prêche sous le règne de Jéroboam II (783-743). Le passage que je cite en suivant est Amos 8/4-7.

6 réflexions au sujet de « « Le travail de Dieu ! » »

  1. GA

    Comme toujours d’accord avec vous Monsieur Toniutti !
    À la question « avons-nous encore du temps ? », je répondrai que oui, si la volonté est là… Tout peut changer du jour au lendemain ! Mais le soucis c’est que la volonté n’est pas là… et que les orgueilleux (je dirais les fous) dont il est question ici sont tellement aveugles qu’ils feront couler le bateau dans lequel ils naviguent eux-mêmes, dans leur délire de puissance.
    Comptons sur le fait que les « Justes » seront sauvés à temps de la noyade, d’une manière ou d’une autre !

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  2. TANGY

    Vous parlez du prophète Amos, Emmanuel.

    Amos utilise le mot [רנא] ‘anâk, qui désigne le rempart d’étain dans sa troisième vision, [רנא] ‘anâk est aussi l’étain, le métal et l’épée de la guerre, et c’est aussi le niveau d’Adonaï, qui est à la fois le mur, le maçon, la truelle qui permet de lisser l’enduit sur le mur, le niveau qui le dresse, et enfin celui qui se tient debout sur le mur.

    C’est la seule fois que ce mot [רנא] ‘anâk est utilisé dans tout le texte de la Bible.

    Au temps d’Amos († 787 BC), l’étain est un métal stratégique. Depuis mille cinq cents ans il entre dans la fabrication du bronze, par l’alliage fondu avec sept fois sa quantité de cuivre. Le cuivre, quant à lui, est très abondant. Et le bronze, c’est évidemment le mètal de la destruction par la guerre.

    Amos avait d’abord eu la première vision des sauterelles, il a imploré et obtenu le pardon ; ensuite, il a une seconde vision de sécheresse, il implore à nouveau et il obtient le pardon. Survient alors cette troisième vision, la plus connue, celle du mur du haut, duquel IHVH-Adonaï libère l’épée fabriquée avec l’étain, qui va plonger dans la maison de Jéroboam. Jéroboam II est le quatorzième roi du royaume du nord. Il gouverne dix des douze tribus.

    Et surtout, il soutient le culte des veaux d’or, qui se tient sous la conduite du prêtre Amaziah, dans la ville de Bethel.

    Citation :

    7-Ainsi il m’a fait voir, et voici, Adonaï est posté sur un rempart d’étain. Et dans sa main, l’étain.

    8-IHVH-Adonaï me dit : « Que vois-tu, ‘Amos ? ». Je dis: « L’étain. »

    9-Adonaï me dit : « Me voici, je mets l’étain aux entrailles de mon peuple Israël. Je ne continuerai plus à passer outre pour lui. Les tertres d’Is’hac sont désolés, les sanctuaires d’Israël sont dévastés, Je me lève contre la maison de Iarob’am avec une épée. »

    Amos VII – 7 – 9 Traduction d’André Chouraqui († 2007).

    [רנא] ‘anâk convient à notre temps, dans tous ses sens.

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  3. Rémy Mahoudeaux

    Arrogance et provocation et cynisme et en définitive péché … la virgule et les points de suspension laissent croire qu’un ou exclusif pourrait y être substitué, mais moi je n’en crois rien. Puisque nous sommes dans les citations tirées de la bible, en pensant aux responsables politiques qui ne comprennent pas et ne s’opposent pas à cette finance morbide pour la société, voici dans l’Apocalypse de Jean 3,16, (traduction Claude Tresmontant) :
    « mais maintenant parce que tu es tiède
    et parce que tu n’es ni chaud ni froid
    je vais te vomir hors de ma bouche « 

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  4. Nadine Puyoo-Castaings

    A l’instar d’un bon dictionnaire, je propose de compléter la définition d’une expression fort usitée de nos jours, celle de « développement durable ». Ainsi
    Développement durable :
    1- « Développement répondant aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs », Rapport Brundtland, 1987
    2 – Développement organisé par « … les générations (ne) pratiquant (pas) l’injustice et l’impudence … (au détriment de) leurs descendances » Amos VII – 7-9, Emmanuel Tonuitti.

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  5. ficat

    Cher Emmanuel,
    Lettre magnifique comme les autres! Elle nous fait, hélas, craindre le pire si tel est vraiment l’état d’esprit des hommes qui nous dirigent.
    A l’orgueil, il vaudrait mieux choisir à mi chemin entre la vanité qui attend tout et l’orgueil qui n’attend rien, la fierté en accord avec l’Etre que l’on porte.
    Evagre le pontique dans son traité la practikè, dans les logismoi a éviter outre Kenodoxia la vanité, le gonflement de l’ego, Evagre recommande d’éviter
    Uperèphania (superbia), l’orgueil qui conduit à une rupture avec le réel. L’orgueilleux se met vite hors de lui. L’union à Dieu est la Théosis non pas l’extase. L’homme au contraire à l’opposé, doit se recentrer en lui-même pour trouver Dieu au fond de lui.
    Pour prévenir l’orgueil, le meilleur remède est l’humilité mais il faut être ce que l’on est en vérité ni plus ni moins. Un excès d’humilité est un faux orgueil. Humilité vient de humus la terre, être humble c’est accepter son origine terrestre.
    Celui qui évite les Logismoi peut atteindre l’état d’Apathéia, état sans pathologie, état d’innocence, de simplicité (étymologiquement sans plis, sans retour sur le moi) état de luminosité et de légèreté obtenu par les saints prouvant la possibilité de notre être à participer sur terre à la vie divine (thème de la transfiguration).

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