Au-delà du cynisme

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Un élan de changement s’était annoncé à la suite de la crise des subprimes de 2008. Les gouvernements prendraient des mesures radicales pour surveiller les banques, ils assureraient, entre autres, la lutte contre la spéculation financière et le blanchiment d’argent. Les codes d’éthique et de bonne conduite des affaires dans les entreprises permettraient de s’assurer de leurs bonnes pratiques en matière de responsabilité financière, sociale et environnementale.
En 2011, dans mon article « Pourquoi ne tirons-nous aucune leçon de la crise de 2008 ? », je dénonçais que cette fougue pour la construction d’un nouveau monde dans lequel les États joueraient un rôle de chevalier blanc resterait limitée. Aujourd’hui, cet enthousiasme de la première heure s’est éteint comme une chandelle à bout de souffle.
J’en veux pour preuve que la plupart de la génération actuelle des futurs dirigeants (35-40 ans) rencontrés dans les Écoles de Management au cours des formations que j’anime sur le leadership responsable est désenchantée. « Rien ne change, rien ne changera, la pression financière subie dans les entreprises pousse aux mauvaises pratiques et au maquillage des bilans. Certains patrons sont soumis aux dictats des marchés et des actionnaires. Lorsqu’il faut nourrir une famille au quotidien, on ne se demande pas si on est responsable, on agit pour survivre » me racontent-ils. « Nous aimerions que cela se passe autrement mais nous ne pouvons pas lutter contre le système », continuent-ils.
Ce cynisme n’est pas une fatalité mais notre société continue de l’alimenter fortement. Le mot « cynisme » provient du grec κύων, il signifie « chien ». Le cynique est une personne qui affirme sa pleine liberté en développant des comportements contraires aux conventions sociales et en défiant les règles morales. Si j’en crois ces futurs dirigeants, leur propre hiérarchie les pousse à développer des stratagèmes légaux subtils qui permettent d’augmenter de manière significative leurs parts nationales et internationales des marchés et leur rentabilité. Toutefois un acte « légal » ne signifie pas pour autant qu’il soit « moral ». Pourtant ces futurs dirigeants ne sont pas des voyous, ils ont même une tendance personnelle naturelle à croire dans les valeurs humanistes. Ne se laissent-ils pas simplement imposer une manière de fonctionner allant à l’envers de leurs propres principes et convictions ?
Que se passe-t-il lorsqu’un individu agit contrairement aux valeurs humaines auxquelles il croit et sur lesquelles reposent les fondements de sa culture ? Il devient malade. Il est envahi par une espèce de schizophrénie douloureuse dans laquelle le cerveau se dissocie en deux. Une partie respecte les valeurs et les règles, l’autre les défie. Une partie souhaite transmettre à leurs enfants une éducation respectueuse des personnes, l’autre l’anéantit. Le corps et l’esprit se nouent alors dans un mutisme pervers : nous agissons à l’envers de ce que nous sommes.
Depuis ces douze dernières années passées à entraîner des comités de direction sur la mise en cohérence de leurs décisions avec les valeurs et la stratégie de l’entreprise, j’ai pu remarquer que les dirigeants qui ne souffrent pas de schizophrénie sont ceux qui possèdent une très bonne « connaissance de soi ». Ils ne sont pas dupes de leurs faiblesses, ils connaissent également très bien leurs points forts. Ils ne se mentent pas à eux-mêmes. Ils s’efforcent de conjuguer enthousiasme et réalisme auprès de leurs équipes. Ils ont intégré que pour devenir un leader responsable il fallait se connaître tel que l’on est vraiment et non pas tel que l’on voudrait être.
Pour envisager un monde meilleur à venir, il faudrait pouvoir aller au-delà de ce cynisme. Pour réellement mettre en pratique les valeurs humaines affichées dans les entreprises et au sein des gouvernements, il faudrait enseigner et transmettre des méthodes de leadership dans lesquelles la connaissance de soi est l’une des clés essentielles de la responsabilité. Combien de temps nos programmes de formation y consacrent-ils ?
Il est pourtant possible de conjuguer la performance économique et le respect de l’être humain. De nombreuses entreprises intègrent ces deux critères comme la base de leur réussite. À chaque fois, la démarche est initiée par le dirigeant lui-même et les valeurs humaines qu’il défend. Sa volonté le pousse à structurer une démarche organisée avec les membres de son comité exécutif et les managers autour d’ateliers d’entraînement au leadership responsable. Ceux-ci mêlent à la fois connaissance de soi, connaissance des autres et simulation de prise de décision stratégique sur des cas réels de l’entreprise. On découvre alors un outil simple et pragmatique de leadership permettant de prendre du recul par rapport à la pression vécue sur le terrain. Une aide concrète pour prendre des décisions cohérentes avec les valeurs de l’entreprise en mettant en place des plans opérationnels d’action pour atteindre les objectifs humains et chiffrés attendus.

Beyond cynicism

A leap of change was announced following the subprimes’ crisis back in 2008. Governments would take radical measures in surveying the banks, they assured us, in short, a fight against financial speculation and money laundering. Ethical codes and a good conduct for business in companies would ensure good practice in terms of financial, social and environmental responsibility.

In 2011, in my article « Why not learn a lesson from the 2008 crisis ? » I announced that this ardour for the construction of a new world, where the States playing the role of a white cavalier, would remain limited. Today, this initial enthusiasm has extinguished itself, like a burnt out candle. I can solemnly say that the majority of today’s generation of future leaders (35 – 40 year olds) that I encounter in Business Schools whilst animating my training sessions on responsible leadership is disenchanted. «Nothing changes, nothing will change, financial pressure experienced in companies drives bad practice and year-end cover-ups. Certain directors are under the thumb of market diktats and shareholders. When, on a daily basis, you have to feed your family, one doesn’t question one’s responsibility, one acts to survive» they tell me. «We’d like it to be different but we can’t fight against the system » they go on saying.
This cynicism is not a fatality yet our society goes on feeding it. The word « cynicism » comes from the Greek κύων, it means « dog ». The cynic is he who enjoys living his liberty to the full, developing behaviours contrary to social conventions and defying moral rules. If I were to believe these future leaders, their own hierarchy pushes them in developing subtle and legal strategies enabling them to increase significantly their national and international market share and their profitability. Nevertheless, a « legal » act does not necessarily mean that it is « moral ». However, these future leaders are not criminals; they even maintain a personal and natural tendency to believe in humanistic values. Are they not letting themselves into being forced to work in a certain way, contrary to their very own principles and convictions?
What happens when an individual acts contrary to human values which he believes in and on which the very foundations of his culture stand? He gets ill. He is invaded by a type of painful schizophrenia splitting his brain in half. One half respecting the values and rules and the other defying them. One part wishes to transmit a respectful education of fellow man and the other wipes it out. The body and soul are knotted together in a strange mutism: we act opposing ourselves.

Over the last twelve years of training management committees, on making coherent their decisions, respecting their company’s values and strategies, I was able to notice that directors that didn’t suffer from schizophrenia were those who possessed a very good « understanding of oneself ». They were well aware of their weaknesses as well as their strengths. They didn’t lie to themselves. They married enthusiasm with realism within their teams. They integrated in their mindset that to become a responsible leader one had to know oneself for what one really is and not as one would like to be.
To envisage a better world to come, we would have to go beyond cynicism. To really put into practice human values banded around companies and governments, we would have to teach and transmit methods of leadership where upon which the understanding of oneself would be one of the essential keys to responsibility. How long would our training programmes take?
It is, however, possible to marry economic performance and respect of the human being. Numerous companies integrate these two criteria as being the base of their success. Every time, the approach is initiated by the director himself and the human values he defends. His will drives him to structure an organized approach with the members of his executive committee and managers through training workshops on responsible leadership, mixing together the understanding of oneself, understanding of others and the simulation of strategic decision making on real cases within the company. Hence, we discover a simple and pragmatic tool for leadership enabling us to stand back away from the pressure in the field. Henceforth, a concrete aid for making coherent decisions with the company’s values, putting operational action plans into place to reach human objectives and expected figures.

Al di là del cinismo

In seguito alla crisi dei subprimes del 2008 c’era stato un impulso verso il cambiamento. I governi prenderebbero delle misure radicali per sorvegliare le banche, assicurerebbero, tra le altre cose, la lotta contro la speculazione finanziaria e il riciclaggio di denaro. I codici d’etica e di buona condotta degli affari nelle aziende permetterebbero di garantire le loro buone pratiche in materia di responsabilità finanziaria, sociale e ambientale.
Nel 2011, nel mio articolo “Perché non traiamo alcuna lezione dalla crisi del 2008?”, denunciavo che questa foga di costruire un nuovo mondo nel quale gli Stati giocherebbero il ruolo del cavaliere bianco, sarebbe rimasta circoscritta. Oggi, quell’entusiasmo della prima ora, si è infatti spento come la fiamma flebile di una candela.
Prova ne è che la maggior parte delle nuove generazioni di futuri dirigenti (tra i 35-40 anni), che incontro nelle Scuole di Management durante i corsi di formazione che conduco sulla leadership responsabile è disincantata. “Niente cambia, niente cambierà, la pressione finanziaria subita dalle aziende spinge a cattive pratiche e al camuffamento dei bilanci. Alcuni responsabili sono sottomessi alle leggi del mercato e degli azionari. Finché dobbiamo pensare a nutrire ogni giorno la famiglia, non ci chiediamo se siamo o no responsabili, le nostre azioni sono dettate dalla necessità di sopravvivere”, mi raccontano. “Ci piacerebbe poter agire diversamente ma non possiamo lottare contro il sistema”, continuano.
Questo cinismo non è una fatalità ma è ciò che la nostra società continua imperterrita ad alimentare. La parola cinismo viene dal greco κύων (kyon), che significa “cane”. I cinici erano persone che affermavano la loro completa libertà sviluppando dei comportamenti contrari alle convenzioni sociali e sfidando le regole morali. Credo che questi futuri dirigenti, la loro stessa gerarchia, li spinga a sviluppare sottili stratagemmi legali che gli permettono di aumentare in maniera significativa le loro quote, nazionali e internazionali, dei mercati e della loro redditività. Tuttavia che un’azione sia legale non significa necessariamente che sia anche “morale”. Eppure, questi dirigenti non sono certo dei delinquenti, hanno anzi una naturale tendenza personale a credere nei valori umanisti. Non si lasciano semplicemente imporre un tipo di condotta che va in senso opposto rispetto ai loro principi e convinzioni?
Cosa succede quando un individuo agisce contrariamente ai valori umani in cui crede e sui quali posano le fondamenta della sua cultura? Si ammala. E’ invaso da una specie di schizofrenia dolorosa in cui il cervello si divide in due. Una parte rispetta le regole e i valori, l’altra li sfida. Una parte desidera trasmettere ai propri figli un’educazione rispettosa delle persone, l’altra la distrugge. Corpo e spirito si legano in un mutismo perverso: agiamo contrariamente a ciò che siamo.
In questi ultimi dodici anni passati ad esercitare dei comitati di direzione sulla messa in coerenza delle loro decisioni con i valori e le strategie dell’impresa, ho potuto constatare che i dirigenti che non soffrono di questa schizofrenia sono coloro che possiedono una “conoscenza di sé” molto buona. Non si ingannano sulle loro debolezze, e allo stesso modo conoscono molto bene i loro punti forti. Non mentono a loro stessi. Si sforzano di coniugare entusiasmo e realismo all’interno dei loro gruppi. Hanno integrato che per essere un leader responsabile devono conoscere ciò che sono veramente e non ciò che vorrebbero essere. Per immaginare un mondo migliore nell’avvenire, bisognerebbe poter andare al di là del cinismo. Per mettere davvero in pratica i valori umani esibiti nelle aziende e in seno ai governi, sarebbe necessario insegnare e trasmettere dei metodi di leadership nei quali la conoscenza di sé è una delle componenti chiave della responsabilità. Quanto tempo consacriamo a questo aspetto nei nostri programmi di formazione?
E’ quindi possibile coniugare la performance economica e il rispetto dell’essere umano. Numerose imprese integrano questi due criteri alla base del loro successo. Ogni volta, il cammino inizia dal dirigente stesso e i valori umani che difende. La sua volontà lo spinge a strutturare un percorso organizzato con i membri del suo comitato esecutivo e i responsabili delle divisioni che si occupano dell’esercitazione alla leadership responsabile. Questi ultimi fondono la conoscenza di sé, la conoscenza degli altri e la simulazione di prese di decisioni strategiche basandosi su casi reali dell’azienda. Scopriamo allora uno strumento semplice e pragmatico che permette di prendere il distacco rispetto alla pressione vissuta sul campo. Un aiuto concreto per prendere decisioni coerenti con i valori dell’azienda, mettendo in opera dei piani operativi d’azione utili nel conseguimento degli obiettivi umani e delle cifre previste.

2 réflexions au sujet de « Au-delà du cynisme »

  1. Alexandre Lobstein

    Bonjour,
    j’ai lu avec attention ce billet, dans lequel je trouve des notions plutôt justes et des intentions louables.
    Toutefois, j’ai du mal à ne pas décrocher sur la conclusion et à ne pas avoir un avis légèrement différent de celui que vous énoncez.
    Si l’on agit à l’encontre de ses propres valeurs, si l’on apprend (ou a appris) à se connaître soi même avec ses forces et faiblesses, limites etc, tout cela est vertueux.
    Si l’on apprend à mettre ces qualités au service de son action dans le monde social, celui de l’entreprise en particulier, cela peut être vertueux.
    Mais au bout du compte, dans cet exposé, surnage le sentiment d »abdication et de compromis, comme si aucun ne pouvait changer favorablement le monde dans lequel on évolue.
    Au final, est ce une nécessité que d’accéder à une abdication éclairée ???
    C’est ce que j’en comprends.
    Connais toi toi même, apprend tes limites et fais avec semble être la leçon à retenir ou du moins ce qui ressort de ce texte.
    Ce que je trouve plutôt troublant et que j’attribuerais plutôt à une maladresse de rédaction.
    Ou bien est ce du uniquement à l’exercice centré sur les « rôles et objectifs » du monde de l’entreprise ?

    Plus largement, peut être naïvement, j’aurais préféré lire, quelque chose de l’ordre de « connais toi toi même, apprend tes limites et dépasse les au profit d’un projet humain plus vertueux ».

    Bonne journée :)
    A.

    Répondre
    1. Emmanuel Toniutti Auteur de l’article

      Bonjour Alexandre, un grand merci pour votre message.
      Celui-ci me permet une précision d’importance que vous soulignez et dont votre commentaire montre visiblement que je n’ai pas été assez clair sur ce point, notamment dans ma conclusion.
      Il est évident de mon point de vue que la vertu conduit à la vertu…que cette vertu conduit à l’espérance et donc à la capacité de se changer soi-même mais également à changer le monde dans lequel nous nous trouvons. Cela prend du temps mais c’est bien précisément parce que nous nous changeons nous-mêmes que nous sommes porteurs d’une créativité nouvelle et d’un esprit réformateur qui peuvent induire un changement sociétal.
      Cependant, sans connaissance de soi, ce changement n’est pas possible. C’est un point crucial à développer, selon moi, dans les formations des dirigeants et managers.
      En vous remerciant sincèrement de bien vouloir me lire.
      Bonne journée à vous.
      Emmanuel

      Répondre

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