Mondialisation, politique et religion : quel leadership pour demain ?

écrit par Emmanuel Toniutti

English version below

Il y a peu de temps, j’ai été invité à prononcer la conférence de synthèse des Assises Mondialisation, politique et religion : affrontements et perspectives du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques (CSFRS). L’ensemble de cette journée riche en échanges m’a permis d’aller encore plus en avant, au-delà de mes propres expériences à l’international depuis plus de dix ans, dans la compréhension du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Celui-ci évolue à une rapidité exceptionnelle. Les échanges internationaux générés par la globalisation et la mondialisation en accentuent la complexité. Ils ouvrent à des mélanges entre cultures inédits jusqu’alors. Les outils digitaux que nous utilisons désormais au quotidien accroissent le rapprochement des civilisations, des collectivités et des nations. Et pourtant l’individualisme, dans les sociétés, n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui.

Il y a une raison à cela. Le modèle de société dans lequel nous évoluons a été généré par la culture américaine. Celle-ci repose sur un mythe fondateur constitutif de son code génétique : la liberté entrepreneuriale et le bonheur de l’individu. Entreprendre permet de devenir libre et de contribuer à la pleine satisfaction de l’intérêt individuel. Selon cette idéologie, si chaque être humain est libre et heureux alors, par effet de ricochet, tous les êtres humains sont libres et heureux. Ce système de pensée provient directement de la religion chrétienne de confession protestante, de tendance puritaine calviniste, dans laquelle l’individu doit son propre bonheur à son intégrité et à la manière dont il remercie Dieu de l’avoir élu pour l’éternité. Le signe de cette élection se manifeste à travers le fait de gagner beaucoup d’argent. Au fil de l’histoire, une autre communauté religieuse est venue renforcer aux États-Unis cette idéologie : le judaïsme. Le puritanisme calviniste et le judaïsme radicaux partagent un principe commun : l’amas d’argent est le signe de l’élection. Mais pour l’un l’élu est un individu (principe protestant), pour l’autre il est une communauté (principe du judaïsme). J’ai largement exposé les fondements de cette théorie dans mon livre L’urgence éthique. Du point de vue du leadership politique, cela engendre, de manière consciente ou inconsciente, une solidarité de fait entre les États-Unis et Israël.

La stratégie de déploiement de cette idéologie se manifeste à travers deux éléments clés : la finance et le modèle d’affaire de création de valeur actionnariale désormais enseigné dans toutes les écoles de commerce du monde entier.

La finance

Portées par leurs origines puritaines calvinistes et juives, les dirigeants des banques d’affaires américaines ont déployé des systèmes ingénieux et d’une intelligence subtile pour faire de l’argent pour de l’argent afin de démontrer qu’ils étaient les élus. Ces banques vendent des produits financiers structurés artificiels à d’autres banques et aux États en empochant au passage des commissions alimentant leurs propres revenus. Ces produits créent des bulles financières qui engendrent des cracks boursiers sur lesquels ces banques d’affaires empochent un deuxième revenu en vendant à la hausse leurs propres produits structurés sur le marché avant que le crack n’ait lieu. Mais plus encore, elles récupèrent dans cette situation un troisième revenu en pariant sur le fait que le marché va s’effondrer ; dans le jargon financier nous disons qu’elles font du shorting, c’est-à-dire qu’elles jouent contre le marché. Ces systèmes s’autoalimentent et génèrent des fortunes financières considérables pour un petit nombre d’élus. Les films Margin Call et L’argent ne dort jamais, écrits et réalisés respectivement par J. C. Chandor et Oliver Stone, évoquent parfaitement ce mécanisme.

Le modèle d’affaire de création de valeur actionnariale

Afin d’être reconnue comme des écoles de commerce sérieuses entrant dans les standards de haute qualité, celles-ci sont obligées de passer par l’accréditation américaine ACCSB (Association to Advance Collegiate Schools of Business) imposée par les États-Unis dans le monde entier. Pour obtenir cette accréditation, les écoles de commerce doivent être en mesure, entre autres, de démontrer que leur corps enseignant se compose d’un pourcentage important de professeurs docteurs (Ph.D.). Ceux-ci sont formés, en règle générale, à enseigner le modèle d’affaire de la création de valeur actionnariale pour lequel l’objectif de l’entreprise est de faire du profit afin de rémunérer le plus fortement possible l’actionnaire sur le court terme. Les fonds de pension américain fonctionnent selon cette logique et tous nos futurs dirigeants sont formés à cette idéologie dite ultralibérale ou néolibérale.

Chaque fois qu’un crack se produit, chaque fois que des entreprises cotées versent des milliards de dividendes aux actionnaires, la haine des peuples grandit envers le capitalisme ultralibéral. Les riches s’enrichissent, le nombre de pauvres s’accroît, la classe sociale moyenne voit son pouvoir d’achat diminuer, les intégrismes religieux se radicalisent et la violence augmente. Par le vaste effet de mondialisation qu’il engendre,  ce modèle économique, politique et religieux tend à vouloir homogénéiser les cultures. En niant les différences culturelles, il les renforce. Il contribue naturellement à en faire émerger les extrémismes politiques et religieux. Nous vivons donc sous un régime de dictature économique. Comment pourrions-nous en sortir ? En favorisant l’émergence de modèles de leadership adaptés aux différentes cultures composant notre civilisation.

Le modèle d’affaire de création de valeur partenariale

L’une des manières de sortir de cette dictature serait de stopper l’hégémonie mondiale du modèle d’affaire de création de valeur actionnariale. Il consisterait en un contre modèle dont l’objectif serait de créer de la performance économique sans pour autant transiger sur la réussite humaine. Il serait respectueux des différences culturelles, il s’appuierait sur elles pour générer de la richesse innovante et durable. Il s’agit du modèle de création de valeur partenariale dans lequel actionnaires, clients, employés et fournisseurs sont des parties prenantes co-solidaires les unes des autres. En ce sens, il appelle à répartir entre elles la richesse de l’entreprise de manière équitable. Professeur de management à Harvard, Mickael Porter l’appelle la valeur partagée. De mon point de vue, ce modèle pourrait être, pour le futur, l’antidote à l’obsession de l’argent et à la colonisation financière de l’Occident par la Chine. Pour ma part, je l’appelle le leadership de l’amour. Il s’enracine dans les mythes fondateurs de l’Occident. J’ai en effet démontré dans mon dernier livre comment mettre en pratique un modèle de leadership performant qui soit cohérent avec notre histoire et respectueux de toutes les parties prenantes de l’entreprise et de la société en général. Ce respect s’enracine dans l’amour. Il a quelque chose de sacré. Il nous dépasse mais pourrait nous permettre de créer les nouveaux océans bleus de demain. Il propose une réponse sérieuse à la question du leadership du futur pour faire en sorte que mondialisation, politique et religion s’accordent ensemble dans le but de servir et préserver notre humanité.

 

 

 Globalization, politics and religion: Which mode of leadership for tomorrow ?

 Not so long ago, I was invited to deliver the summary lecture at the Superior Council of Training and Strategic Research (CSFRS) conference on Globalization, politics and religion: clashes and perspectives. This whole day of rich exchange and discussion allowed me to go further forward, even beyond my own experience abroad these last ten years, in understanding the world in which we live today .

It evolves at exceptional speed. International exchanges generated by globalization and worldwide trading increase its complexity. They open up to mixtures between cultures never seen before. Digital tools we now use every day increase the

rapprochement of civilizations, communities and nations. Yet individualism in society, has never been stronger than today.

There is a reason for this. Today’s model of society has been generated by American culture. This is based on a constitutive founding myth of its genetic code: entrepreneurial freedom and individual happiness. Being enterprising allows one to become free and to contribute to the full satisfaction of individual interest. According to this ideology, if every human being is free and happy then by ripple effect, all human beings are free and happy. This system of thought comes directly from Protestant Christianity, a Puritan Calvinist trend, in which the individual owes his happiness to his integrity and to how he thanks God for his election for eternity. The sign of this election is manifested through the fact of earning lots of money. Throughout history, another religious community has strengthened the United States in this ideology: Judaism. The Calvinist Puritanism and radical Judaism share a common principle: the pile of money is the sign of one’s worth for the election. But for one the elected is an individual (Protestant principle), and for the other a community (principle of Judaism). I largely exposed the foundations of this theory in my book The Urgency of Ethics. From a political leadership perspective, this generates, consciously or unconsciously, a certain solidarity between the United States and Israel.

The deployment strategy of this ideology appears through two key areas: finance and the model of shareholder value in business set ups now taught in all business schools worldwide.

Finance

Buoyed by their Calvinist and Jewish puritan origins, leaders of US investment banks have deployed ingenious and clever systems in order to make money for money’s sake to demonstrate their  worth as the elected, the chosen ones. These banks sell artificial structured financial products to other banks and states and, in turn, pocket commissions to feed their own income. These products create asset bubbles that create cracks in the stockmarket in which the investment banks are pocketing a second income by selling at a higher price their own structured products on the market before the crack occurs. But moreover, they recover in this situation a third income by betting on the fact that the market will collapse; in financial jargon we say that they are shorting, that is to say, they play against the market. These systems are self-reinforcing and generate considerable financial fortunes for a select few. The movies Margin Call and Money never sleeps, written and directed by JC Chandor and Oliver stone, respectively, demonstrate this mechanism perfectly.

The business model creating shareholder value

To be recognized as serious business schools fitting in with high quality standards, they are forced to go through the American Accreditation ACCSB (Association to Advance Collegiate Schools of Business) imposed by the United States in the entire world. For accreditation, business schools must be able, among others, to demonstrate that their faculty is composed of a large percentage of doctors professors (Ph.D.). These are formed, as a rule, to teach a business model which creates shareholder value where by which the company’s objective is to make profit to remunerate as much as possible its shareholders in the short term. The US pension funds operate according to this logic and all our future leaders are trained in this ideology called ultraliberal or neo-liberal.

Whenever a crack occurs, whenever listed companies pay billions of dividends to shareholders, peoples’ hatred of ultraliberal capitalism grows. The rich get richer, the number of poor grows, the middle classes see their purchasing power decline, religious fundamentalism are radicalized and violence increases. Through the vast impact of globalization it brings about, this economic, political and religious model tends to homogenize cultures. Denying cultural differences, it strengthens them. It naturally helps to bring out the political and religious extremism. We live under an economic dictatorship. How can we get out of it? By fostering the emergence of leadership models adapted to the different cultures that make up our civilization.

The business model creating stakeholder value

One way out of this dictatorship would be to put a stop to the global hegemony of business models that create shareholder value. It would be a counter model whose goal would be to create economic performance without compromising human achievement. It would respect cultural differences, it would rely on them to generate innovative and sustainable wealth. This is the stakeholder value creation model in which shareholders, customers, employees and suppliers are co-supportive stakeholders between themselves. In this way, the company’s wealth would be shared fairly. Professor of management at Harvard, Michael Porter calls this shared value. From my point of view, this model could be for the future, the antidote to the obsession with money and financial colonization of the West by China. For my part, I call it the leadership of love. It is rooted in the founding myths of the West. Indeed, I have demonstrated in my last book how to practice a model of effective leadership  that is consistent with our history and respectful of all stakeholders of the company and society in general. This respect is rooted in love. There is something sacred about it. It is somewhat beyond us, but could allow us to create the new blue oceans of tomorrow. It offers a serious answer to the question of a future leadership model to ensure that globalization, politics and religion come together in order to serve and preserve our humanity.

8 réflexions au sujet de « Mondialisation, politique et religion : quel leadership pour demain ? »

  1. Stanislas de la Foye

    Merci Emmanuel pour cet article à contre-courant qui donne une suite à ton dernier beau billet sur le leadership de l’amour.

    Répondre
  2. Yvon Brousseau

    Bonjour M. Toniutti,

    Merci pour la qualité de cet article et dans l’esprit du constat que vous faites de la solidarité entre les États-Unis et Israël, dans le cadre de conférence, je propose une évolution du capitalisme néolibérale vers un «Le Capitalisme patrimonial». https://youtu.be/XS2Dkg-qpuw

    Celui-ci est un modèle économique responsable générateur de la «Richesse patrimoniale». Cette richesse plurivoque est un mélange d’être (social/environnement) et d’avoir (capital $$$) tirant sa valeur des usages et représentations culturelles dont elle fait l’objet dans la collectivité d’un pays.

    À ce titre, « Patrimoine » constitue le parfait complément au « Capital », en raison de sa nature complexe et multidimensionnelle qui ouvre un éventail de possibilités quant à la création de richesses économique, sociale et environnementale; à la conception des flux de valeur; à l’orientation de l’innovation technologique –Biomimétisme- et à la nécessité de créer un nouveau statut légal d’entreprise – Benefit Corporation – offrant une protection légale aux dirigeants de concevoir un équilibre entre le profit, le sociétal et l’environnement (triple bottom line) comparativement à l’obligation de la maximisation du profit uniquement.

    Répondre
  3. Norbert Tangy

    William C. Clark a déjà fait voter par 28 états nord américains la Benefit Corporation Law qui permet à des actionnaires d’inscrire dans leurs statuts des objectifs relevant de l’intérêt général. Plus de 2000 entreprises se sont dotées de tels statuts en moins de trois ans. Ces statuts permettent un contrôle accru des dirigeants dans une telle perspective. Et les entreprises n’en font pas moins de profit. Le groupe de travail du G8 recommande la Purpose and Profit Corporation tandis que MinesPaisTech lance la société à objet social étendu pour une révision du code du commerce. En avant ! http://www.benefitcorp.net

    Répondre
  4. Ping : Revue de presse achats - Avril 2015

  5. Jean-Christophe Mercier

    Merci Emmanuel pour cet article très intéressant qui repositionne bien les enjeux, dans la continuité de ce que tu nous as démontré lors de ton intervention de Février à HEC.

    Répondre
  6. Xavier Crétinon

    Merci Emmanuel, toujours un régal de lire vos billets. Ce que vous partagez ici résonne particulièrement avec ce que j’avais entendu du professeur Kellie McElhaney et consorts pendant ma major HEC à Berkeley (CSR/Sustainability/Corporate strategy – EMBA12). Ce qui provient d’outre-Atlantique et particulièrement de Californie peut donc être porteur d’espérance.

    Répondre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s